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10 ans après la fusillade à Dawson : les coulisses de l'opération policière

Malgré les rumeurs, un réseau cellulaire hors d'usage et l'aide inattendue donnée par un passant au tueur, l'intervention policière pour mettre fin à la fusillade du Collège Dawson a été une réussite. La gestion de cet événement est même devenue une référence en cas d'attaque terroriste à Montréal.

Une entrevue de Thomas Gerbet

Le 13 septembre 2006, Mario Plante a commandé le déploiement de 386 policiers. Aujourd'hui directeur adjoint du Service de police de Longueuil, il était à l'époque responsable du service des enquêtes spécialisées - et notamment des prises d'otages - au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Il a répondu à nos questions.

1. Comment avez-vous été averti de la fusillade?

Mario Plante : Par un drôle de hasard, ce midi-là, j'avais une rencontre avec une vingtaine de cadres de mon équipe au centre-ville, à cinq minutes du collège. On a donc été en mesure de se déployer rapidement.

Le poste de commandement a été établi dans un petit restaurant, puis dans une grande salle de la place Alexis Nihon.

2. Quelles informations aviez-vous à ce moment-là?

MP : On pensait à une prise d'otages au collège et qu'il y avait plusieurs tireurs. Il y a des gens qui avaient signalé des individus avec des habits de camouflage dans le métro. Il y avait aussi des appels comme quoi il y avait des individus armés dans les hôpitaux. Donc on croyait au départ qu'on avait affaire à de multiples attaquants sur de multiples sites. On pensait vraiment être confrontés à un attentat terroriste de grande ampleur. Au début d'un événement comme celui-là, c'est toujours le chaos pour comprendre ce qu'il se passe.

Des agents du SPVM lourdement armés autour du collège. Photo : REUTERS/CHRISTINE MUSCHI

3. En combien de temps le tireur a-t-il été neutralisé?

MP : Vingt minutes. Un événement comme ça dure habituellement une trentaine de minutes. C'est le temps qu'ont les policiers pour neutraliser la menace. Bien souvent, après une demi-heure, la personne va se suicider ou s'isoler d'elle-même. Donc pour pouvoir réduire le nombre de victimes, l'intervention policière doit se faire rapidement.

4. Comment cela s'est-il passé?

MP : Deux patrouilleurs ont vu l'homme armé entrer dans le collège. Deux autres agents sont rapidement arrivés en renfort. Ils sont tout de suite entrés dans l'établissement pour le prendre en chasse. Grâce à leur intervention rapide, ils ont déjoué le plan de match du tireur. Kimveer Gill, qui était le prédateur, est rapidement devenu la proie quand il a vu les policiers en arrière de lui. Ça a changé tout son état d'esprit. Il a dû s'isoler dans la cafétéria. Il était sous pression.

S'il n'avait pas eu les policiers aux trousses, il aurait eu le temps de mieux cibler et viser ses victimes [il a tiré près de 80 balles au total]. L'agent Denis Côté est parvenu à le toucher dans le bras et le tueur a décidé de se suicider. Le courage dont ont fait preuve les quatre premiers intervenants m'a profondément marqué. Ce que les gens ignorent, c'est qu'ils se sont fait tirer dessus à plus de 30 reprises. Il y avait aussi des étudiants qui couraient partout.

Des témoins de la fusillade. Photo : PC/RYAN REMIORZ

5. Il ne fallait pas répéter l'erreur de l'École polytechnique...

MP : À l'époque [14 morts en 1989], les policiers se sont déployés autour de l'établissement pour établir un périmètre en attendant le Groupe tactique d'intervention, qui a les armes adéquates. On connaît le résultat : de nombreuses victimes, parce que les policiers ne sont pas rentrés tout de suite à l'intérieur pour intervenir. Aujourd'hui, les patrouilleurs sont formés pour entrer rapidement afin de minimiser le nombre de victimes, même s'ils n'ont pas toutes les informations.

On appelle ça la méthode LICER : localiser, isoler, contrôler, s'engager, reddition. Au collège Dawson, si on avait attendu nos équipes spécialisées, Kimveer Gill aurait sans doute fait plusieurs autres victimes [il y a eu une personne tuée : Anastasia De Sousa].

6. Vous pensiez à un attentat de grande ampleur. L'opération policière ne s'est donc pas arrêtée là.

MP : On avait trois équipes GTI [Groupe tactique d'intervention] en cours de déploiement; j'ai demandé à la Sûreté du Québec d'en envoyer deux autres. Le Collège Dawson, c'est quand même 10 000 étudiants sur 10 étages. Il y avait une grosse surface à sécuriser.

Malgré que le tireur était déjà décédé, il y avait encore des informations qui nous arrivaient comme quoi des coups de feu se tiraient aux étages supérieurs. Donc ça nous laissait présager qu'il y avait des complices. On a pu établir qu'il s'agissait en fait d'étudiants qui brisaient les fenêtres avec des chaises pour évacuer le bâtiment. Ils pensaient que le tueur venait vers eux.

Déploiement policier le 13 septembre 2006. Photo : AFP/GETTY IMAGES

7. Quand l'opération a-t-elle pris fin?

MP : Nous avons vérifié chaque local du collège. C'est vers minuit le soir qu'on en est venu à la conclusion qu'il y avait un seul attaquant, et qu'il avait planifié ça seul. On a été faire une perquisition à la résidence de ses parents. On a découvert sa passion pour les armes, les sites qu'il fréquentait, où il se faisait appeler Vampire Freak... mais tout ça prend du temps. Les premières heures, tu gères dans l'inconnu, tu dois démêler une multitude d'informations et de rumeurs.

8. Et encore, Facebook n'était pas utilisé à l'époque...

MP : Même sans les réseaux sociaux, il y avait quand même une couverture médiatique importante et il y a plein de choses qui ont été véhiculées. Les images diffusées en direct nous ont aussi posé problème. Dans le contexte où on pensait à un attentat terroriste sur plusieurs sites, il devait y avoir quelqu'un qui coordonne et orchestre tout ça.

On a donc demandé aux médias de décaler la diffusion des images de 45 minutes-1 h. L'hélicoptère de la Sûreté du Québec est aussi venu prendre l'espace aérien. Par ailleurs, le système cellulaire a planté complètement, car tout le monde appelait ses proches. On a dû utiliser des lignes terrestres pour communiquer.

Photo : RADIO-CANADA/MARTIN THIBAULT

9. Y a-t-il d'autres anecdotes qui vous ont marqué?

MP : Quand Kimveer Gill est arrivé avec son véhicule et s'est stationné sur le boulevard de Maisonneuve, il devait marcher 300 à 400 mètres avec son long manteau noir et son sac rempli d'armes. Il a demandé à un passant de l'aider à transporter son sac. Et ce dernier, croyant qu'il avait affaire à un étudiant qui allait jouer dans une pièce de théâtre, l'a accompagné jusqu'à ce qu'il commence à ouvrir le feu.

10. Est-ce que vous avez retrouvé ce monsieur?

MP : Oui, on a eu l'occasion d'échanger avec lui. C'est d'ailleurs un des premiers qui a contacté le 911 et qui a été en mesure de donner une description très précise de l'apparence du tireur et de comment il était entré à l'intérieur du collège.

Recueillement devant le collège, en 2006. Photo : PC/RYAN REMIORZ

11. Est-il vrai que la mère de Kimveer Gill a réalisé une vidéo qui est régulièrement présentée aux policiers en formation?

MP : On la montre aux différents services de police. Elle racontait l'évolution de son fils, un petit gars comme tous les autres qui, à un moment donné, a vécu des difficultés. Ce sont toujours les mêmes facteurs : quelqu'un qui devient passionné par les armes, qui devient isolé socialement... Sur la vidéo, elle dénonce le système de santé. Lorsqu'elle a fait des démarches auprès des autorités médicales pour savoir ce qu'il avait, s'il était dépressif... on lui a répondu que les informations étaient privées, car il avait plus de 18 ans.

12. Pourquoi montrer ça aux policiers?

MP : On a mis beaucoup d'emphase sur l'intervention en matière de santé mentale. De plus en plus, les policiers sont confrontés à la désinstitutionnalisation, à des gens qui peuvent avoir un comportement complètement différent de ce qu'ils ont toujours été. Il faut donc être sensible aux appels des proches.

13. En 2016, Kimveer Gill aurait pu poser exactement le même geste au nom du groupe armé État islamique.

MP : Effectivement. Regarde le jeune terroriste à Saint-Jean-sur-Richelieu [Martin Couture-Rouleau], c'est aussi un jeune qui subit des échecs, qui s'isole, qui commence à avoir des problèmes de dépression, de santé mentale et qui trouve une cause qui le fait passer à l'acte.

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