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10 suppléants en 5 mois pour des élèves montréalais

Une mère lance un cri d'alarme : son enfant et ses camarades de classe ont eu droit à une succession de suppléants au cours de l'année scolaire. La Commission scolaire de Montréal (CSDM) indique qu'il s'agit d'une situation exceptionnelle. De son côté, le syndicat des enseignants y voit une illustration du manque de personnel et des conditions de travail difficiles.

Un texte de Marie-France Bélanger

L'année scolaire qui s'achève n'a pas été de tout repos pour Stéphanie Dion, maman d’un enfant inscrit en première année à l'école Saint-Jean-de-Brébeuf. « On a eu 10 remplaçants en 5 mois. Il y a 18 enfants qui, depuis le début de l'année scolaire, chaque matin, ne savent pas devant qui ils vont se retrouver. »

Stéphanie Dion a les larmes aux yeux quand elle parle de la situation et des effets pour son enfant et ses compagnons de classe. « Il n'a pas de sentiment d'appartenance. Il n'a pas le goût d'apprendre. Il n'a pas envie d'aller à l'école. Ce n’est pas juste mon enfant, ce sont tous les enfants de cette classe-là », dit-elle.

Lyne Duhaime est présidente du conseil d’établissement de l’école Saint-Jean-de-Brébeuf que fréquentent ses deux enfants. Elle relate une autre situation problématique survenue cette année dans ce même établissement. « Il y a aussi une autre classe où les enfants ont eu droit à un enseignant par jour pendant trois semaines. On n'arrivait pas à trouver un remplaçant qui gardait le groupe jusqu'au retour du titulaire », dit-elle.

Le commissaire indépendant du district est préoccupé parce qu’il est au fait d’autres cas où des élèves ont vu défiler trois, quatre ou même cinq remplaçants durant l’année scolaire. « On parle souvent du défi du décrochage scolaire. Les premières années, c’est crucial », dit Jean-François Gosselin. À son avis, si de jeunes élèves ne veulent plus aller à l’école en raison du roulement de titulaires dans leur classe, on peut se demander comment on parviendra à les retenir à l’école.

Stéphanie Dion et Lyne Duhaime ne blâment pas la direction de l'école. Elles demandent plutôt à la commission scolaire d'agir pour réduire le roulement de personnel.

Une situation exceptionnelle

Pour la commission scolaire, il s'agit d'un cas déplorable, malheureux, mais exceptionnel. « On a plus de 9000 enseignants à travers la commission scolaire, que ce soit les classes spécialisées ou les classes régulières. L'ampleur de ce qui nous a été décrit, c'est très rare », précise la présidente de la CSDM, Catherine Harel-Bourdon.

Mais compte tenu de la situation, la commission scolaire s'est engagée à fournir un soutien particulier à la nouvelle enseignante qui a pris en charge la classe de première année à l'école Saint-Jean-de-Brébeuf, question d'assurer aux 18 élèves un peu de stabilité d'ici la fin de l'année.

Des conditions de travail difficiles

Le syndicat qui représente les enseignants, l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal, estime aussi qu’il s’agit d’une situation exceptionnelle. Mais sa présidente fait un lien entre les conditions de travail de plus en plus difficiles, liées aux compressions des dernières années, et le manque de personnel enseignant.

« Il y a une pénurie de suppléants. Il faut mettre en place des conditions de recrutement intéressantes et aussi des conditions de rétention. Un enseignant sur quatre, en début de carrière, choisit de quitter », souligne Catherine Renaud.

Selon le syndicat, les conditions particulières à la CSDM, comme le fait qu’un élève sur cinq est en difficulté, qu’un sur deux n’a pas le français comme langue maternelle, ainsi que la vétusté des immeubles, ne créent pas un contexte particulièrement attrayant pour attirer du personnel. D’autant que les suppléants peuvent figurer aussi sur d’autres listes de rappel dans d’autres commissions scolaires.

Quelques chiffres sur le manque de personnel

La CSDM tient à préciser qu’elle n’est pas la seule commission scolaire à connaître des problèmes de recrutement. Cela dit, il y a quelques mois, elle indiquait faire face au pire épisode de manque de suppléants des cinq dernières années. Des chiffres que nous avons obtenus en témoignent. Le nombre de remplacements d’urgence a plus que doublé entre l’année dernière et l’année en cours.

Les coûts pour le remplacement d’urgence, qui sont assumés par les écoles, sont passés de près de 444 000 $ en 2015-2016 à près de 860 000 $ pour l’année en cours qui n’est pas encore terminée. Leurs coûts sont plus élevés que les coûts de suppléance.

Parmi les causes expliquant de manque de suppléants :

  • un ajout de 1000 nouveaux élèves par année;
  • l’augmentation du nombre de classes de maternelle 4 ans;
  • un nombre plus important de congés parentaux chez les enseignants;
  • les sommes additionnelles de Québec pour l’embauche d’orthopédagogues, ce qui a aussi contribué à drainer la banque de suppléants.

Dans une entrevue accordée en février dernier, le directeur général adjoint de la CSDM, Jean Ouimet, évoquait aussi les problèmes de congestion routière, bien présents en raison des grands chantiers, pour expliquer la situation. « Le facteur le plus important, c'est qu'actuellement on a de la difficulté à être compétitif avec l'ensemble des commissions scolaires environnantes. Le problème de circulation, c'est souvent mentionné de la part des nouveaux », précise Jean Ouimet.

Une campagne de recrutement

L’hiver dernier, la CSDM a lancé une campagne de recrutement. Elle ouvre maintenant davantage ses portes, par exemple, aux retraités, aux étudiants de première année du baccalauréat en enseignement de même qu’à ceux qui ne sont pas inscrits à un tel programme, comme en témoignent ces chiffres obtenus grâce à la Loi sur l'accès aux documents.

Au total, la CSDM dit avoir recruté quelque 780 nouveaux enseignants depuis le 1er juillet dernier.

La CSDM a aussi mis en place d’autres mesures comme :

  • concentrer des formations du personnel enseignant lors des périodes de l’année durant lesquelles les étudiants en enseignement sont disponibles;
  • limiter les autorisations de congé sans solde;
  • refuse d’accorder aux enseignants des absences non rémunérées.

Dépenses en suppléance

Les dépenses annuelles de suppléance à la CSDM oscillent autour de 20 millions de dollars par année depuis 2013, soit de 2 à 6 millions de dollars de moins que le financement reçu par Québec. Un rapport du cabinet PricewaterhouseCoopers, en 2012, avait souligné ce déficit et identifié des solutions pour réduire l’écart entre les coûts de suppléance et son financement. Depuis, la commission scolaire a mis en place différentes mesures, par exemple un suivi rigoureux des absences de longue durée et des écoles ayant un haut taux d’absentéisme.

Hélène Bourdages, présidente de l'Association montréalaise des directions d’établissements scolaires, qualifie l’année de creux de vague en termes de manque de personnel enseignant. Elle espère que d’ici deux ou trois ans, la situation sera résorbée.

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