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Agrile du frêne : des résidents de Saint-Bruno contestent la stratégie de la Ville

L'Association des propriétaires de Saint-Bruno-de-Montarville déplore l'abattage massif des frênes touchés par l'agrile, un insecte ravageur. Contrairement aux municipalités voisines qui préfèrent traiter davantage les arbres atteints, la Ville favorise essentiellement la coupe, ce que déplorent de nombreux résidents, qui croient que plusieurs arbres auraient pu être sauvés.

Un texte de Marie-France Bélanger

Marchant dans une rue où de grands frênes ont été abattus, Nadia Podtetevev et Jean-Robert Fournier, la présidente et le vice-président de l’Association des propriétaires de Saint-Bruno-de-Montarville, n’en reviennent pas de la stratégie de la Municipalité.

Depuis 2014, les membres de l’organisme, qui réunit quelque 400 résidents, interpellent régulièrement le conseil municipal sur la coupe presque systématique des frênes. « Ce qui me fâche le plus, c’est que j’ai l'impression que nos élus ne comprennent pas le problème. On ne demande pas que tous les arbres soient traités nécessairement. Mais les arbres qui méritent d’être conservés et traités devraient être traités », précise Jean-Robert Fournier.

Nadia Podtetenev se désole de l’approche de la Ville. « La grande tristesse, c’est qu’en n’ayant pas traité d’arbres, ils vont finir par mourir », dit-elle.

La Ville défend sa stratégie

Le maire de Saint-Bruno-de-Montarville défend le choix de son administration. « Effectivement, Saint-Bruno traite très peu de ses arbres dans le domaine public. C’est un choix qu’on a fait », explique Martin Murray. À Saint-Bruno, pour 1 arbre traité, 10 sont coupés. Il s’agit du plus haut taux d’abattage parmi les municipalités voisines.

Le maire invoque plusieurs raisons pour justifier une telle stratégie. D’abord, les frênes ne représentent que 10 % de tous les arbres de la ville. La Municipalité estime ainsi pouvoir tolérer leur perte. Elle préfère donc les couper et les remplacer par de nouvelles essences.

Martin Murray doute aussi de l’efficacité du TreeAzin, l’insecticide homologué le plus efficace pour combattre l’agrile du frêne. « Actuellement, les recherches ne sont pas probantes », dit-il. Autre élément : les coûts. Le maire souligne que l’abattage d’un arbre équivaut à deux ou trois traitements au TreeAzin, qui n’offrent aucune garantie de résultats positifs.

Enfin, la Ville s’interroge sur l’innocuité du TreeAzin. « Le produit, même si on n’est pas sûr de sa dangerosité, on n’est pas sûr du contraire. Donc nous, à Saint-Bruno, l’optique qu’on a, c’est toujours le principe de précaution », affirme le maire Murray.

Les données scientifiques

Claude Guertin, professeur à l’INRS-Institut Armand-Frappier à Laval, mène avec son équipe des recherches pour mieux enrayer l’agrile. Il travaille présentement à la création d'un champignon qui s’attaque aux femelles agriles. Il reconnaît que la lutte est ardue. Comme l’insecte est difficile à déceler, le TreeAzin est souvent appliqué trop tard. Les dommages à l’arbre sont alors trop importants pour le sauver.

M. Guertin admet qu'on ne possède pas de données sur le taux de réussite du traitement. Mais, souligne-t-il, ce n'est pas une raison pour ne pas y avoir recours en début d'infestation. « Combien d’arbres peuvent être sauvés en donnant du TreeAzin? On n’a pas cette information-là. Par contre, si on ne fait rien, c’est sûr que l’arbre va mourir », dit le chercheur.

Selon Claude Guertin, l’homologation du produit par Santé Canada témoigne de l’innocuité du TreeAzin, tant pour la santé que pour l'environnement. Anthony Daniel, biologiste à la Ville de Montréal, abonde dans le même sens. « Le TreeAzin est moins toxique que le café. C’est un produit qui a une très, très faible toxicité, qui n’est pas toxique pour les mammifères, pour les oiseaux. Il est seulement toxique pour les insectes qui s’attaquent à l’arbre », explique-t-il.

La stratégie de Montréal

À Montréal, la stratégie de dépistage et de traitement rapide et préventif a porté fruit. « On a peut-être 5 % de mortalité sur les arbres traités », mentionne Anthony Daniel, conseiller en planification au Service des grands parcs, du verdissement et du mont Royal à la Ville de Montréal. La Municipalité compte la plus forte densité de frênes au sein de la communauté métropolitaine et l'administration a pris le taureau par les cornes dès 2012 pour protéger ses arbres situés dans le domaine public.

Au cours des deux dernières années, la Ville a traité 55 000 frênes et en a abattu 10 000. La stratégie permet aussi de mieux protéger les frênes situés sur des terrains privés en réduisant les populations d’agriles.

Jim Routier, ingénieur forestier et conseiller en recherche à la Communauté métropolitaine de Montréal, explique qu’il existe une variété de stratégies pour lutter contre l’agrile dans la grande région montréalaise. Il ajoute que la Municipalité de Saint-Bruno-de-Montarville n’est pas la seule à abattre massivement les frênes. « Tout dépend des circonstances. C’est ce qui va déterminer la stratégie », précise-t-il.

Le Conseil québécois des espèces exotiques et envahissantes est du même avis. L’organisme, qui travaille avec les entreprises et les villes pour lutter contre les espèces ravageuses, refuse de critiquer l’approche de la Ville de Saint-Bruno. La directrice générale de l’organisme, Hélène Godmaire, note que les conditions propres à chaque ville, comme les moyens financiers, la gravité de l’infestation et l’importance des frênes, entraînent forcément des stratégies différentes.

Les frênes privés

À Saint-Bruno-de-Montarville, les résidents sont aussi inquiets pour leurs propres frênes. Selon eux, des traitements plus soutenus auraient permis de réduire les populations d’agriles et ainsi, peut-être, de mieux protéger les frênes situés sur les propriétés privées, qui sont au moins trois fois plus nombreux que ceux sur les terrains publics.

Cela dit, l’Association des propriétaires salue l’embauche par la Ville d’un ingénieur forestier, la mise sur pied d’un emplacement où les Montarvillois peuvent déposer leurs arbres abattus, et le don d’arbres aux résidents pour remplacer les arbres perdus.

Pour le scientifique Claude Guertin, l’agrile du frêne n’est que le début. Il invite donc les municipalités à être proactives et à se préparer pour l’avenir. « Aujourd’hui, c’est l’agrile, plus tard, ce sera d’autres ravageurs. »

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