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Anne Dorval : « J'étais transparente, je n'existais pas »

Je ne la connaissais pas, ou si peu. Au fil des ans, il m'est bien sûr arrivé de la croiser, peut-être même de l'interviewer cinq minutes ici et là pour un projet qu'elle portait à bout de bras, pour le service après-vente, comme on dit dans ce milieu. Or, jamais, même si j'en rêvais, je n'avais eu l'occasion d'échanger avec elle, de passer un long moment, de discuter de tout et de rien, surtout de tout.

Un texte de Franco Nuovo

C'est arrivé pour la série En 50 minutes. Elle a accepté l'invitation. Elle a bien voulu parler, expliquer, se confier...

Ce jour-là, elle est entrée dans le studio timidement, elle s'est installée au micro. J'ai baissé un peu l'intensité du néon qui l'incommodait. Je la souhaitais à l'aise. J'avais surtout peur qu'elle cabotine et se réfugie derrière son irrésistible humour pour éviter de répondre à mes questions les plus simples. Or, je me trompais. Elle était venue pour les bonnes raisons, pour discuter, pour se livrer. Et cet échange, qui au départ a duré plus de 90 minutes, s'est révélé une formidable rencontre que vous pouvez réécouter à votre guise et y découvrir, comme moi probablement, une Anne Dorval que, finalement, on connaît peu.

Comment la décrire avant que vous n'écoutiez intégralement l'entrevue?

Timide, effacée, transparente. Ce sont ses mots. Enfant, elle n'existait pas. Elle était incapable, par exemple, de faire un oral devant sa classe. Ça la glaçait d'effroi. Aujourd'hui encore, quand elle doit monter sur scène pour faire des remerciements lors d'un gala, c'est la même petite Anne qui refait surface. La petite Anne maladroite, nerveuse, qui tremble de tout son corps et dont la bouche devient plus sèche que le désert de Gobi. Quand elle parle, cependant, les mots qui sortent de sa bouche, parce qu'ils viennent de son cœur, n'en sont pas moins sincères, sentis et touchants.

Or, c'est cette timidité extrême qui lui a donné la volonté de combattre. « Parce que c'est souffrant, dit-elle, d'être timide, souffrant d'avoir peur de paraître vulnérable. » Elle a cru par moments ne pouvoir y survivre, mais le rire a fait bouclier. Il lui a prouvé que tout était possible.

Dans son coin de pays, de l'autre côté du parc La Vérendrye, elle était convaincue que ses petits péchés étaient plus gros que ceux des autres. C'était aussi une autre époque. L'enfer obsédait l'enfant à l'imagination débordante qu'elle était. Pour un petit mensonge, pour avoir mangé trop de sucreries, elle craignait d'y finir brûlée.

Toutefois, si timide qu'elle soit, monter sur une scène, à ses yeux, c'est différent. L'actrice prend le dessus. La comédienne qui, à 4 ans, savait déjà qu'elle grimperait sur les planches est chez elle, parce que c'est ce qu'elle voulait faire de sa vie, parce que, haute comme trois pommes, elle connaissait sa destinée. Déjà.

Au fil de la rencontre, elle évoque aussi de nombreux déménagements -- Noranda, Sherbrooke, Trois-Rivières --, et du coup, laisse entendre la douleur que ce mouvement incessant causait à une gamine qui faisait des adieux à répétition. Elle parle de ses parents; son père qui aurait tant rêvé être mathématicien; sa mère qui s'est oubliée pour sa famille, quelqu'un de bon qui lui a appris le don de soi.

Cette Anne-là se sert des mots des auteurs et les fait siens. Il est tellement agréable à ses yeux d'emprunter la vie de quelqu'un afin d'oublier la sienne. Juste une vie, ce n'est pas assez pour Anne. C'est la routine, une vie. Et la routine, c'est l'ennui.

Elle sait et ne se ment pas. Elle trouve une satisfaction quand elle se glisse, par exemple, dans la peau d'un tueur en série ou d'une gagnante à la loterie. « Est-ce qu'on peut essayer de comprendre ce que c'est? »

C'est sa motivation à elle, la raison première pour laquelle elle fait ce métier.

Xavier Dolan qui, au fil des ans, est devenu plus qu'un réalisateur à ses yeux, a saisi chez elle son humour, son amour du jeu, sa passion. Elle parle de lui avec affection et admiration. Il lui a apporté une notoriété. Elle le sait, mais il n'a pas été le seul. Il y en a eu d'autres. Elle les nomme et leur accorde le crédit qu'ils méritent.

Anne Dorval, angoissée? Oui, bien entendu! « Les artistes ne sont-ils pas tous angoissés? »

Cette anxiété ne l'a toutefois pas empêchée d'aller passer l'audition à l'École nationale de théâtre. Évidemment, elle s'est heurtée à un mur. Elle n'avait pas terminé son cinquième secondaire et n'avait que 15 ans. Encore une enfant. On l'a invitée à revenir l'année suivante. Orgueilleuse, elle n'y est jamais retournée. Elle a plutôt choisi le Conservatoire d'art dramatique.

Et depuis, Anne Dorval emprunte les mots des autres pour nous dire qui elle est.

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