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Attentat de Flint : le profil atypique d'Amor Ftouhi

Le Montréalais Amor Ftouhi, accusé d'avoir poignardé mercredi un policier à Flint, au Michigan, présente un profil plutôt atypique pour un cas de terrorisme, soutiennent plusieurs experts en matière de radicalisation consultés par Radio-Canada. Cela pourrait pointer vers un problème de santé mentale, avancent-ils prudemment.

Un texte de François Messier

Contrairement à de nombreux auteurs d’attentats terroristes, l’homme de 49 ans ne présentait apparemment aucun signe de radicalisation. Jusqu'ici, personne ne semble avoir été témoin d’une conversion subite, d’un changement de comportement évident, voire de gestes ou de paroles légitimant le recours à la violence au nom d’une idéologie quelconque.

Le fait que ce camionneur ait pu adhérer au programme EXPRES (acronyme d'Expéditions rapides et sécuritaires) pour franchir la frontière canado-américaine montre en outre qu’il avait réussi le test d’habilitation sécuritaire.

« Comme tout le monde, je suis assez surpris par le parcours. Le profil est un peu atypique aussi. Il est passé complètement sous les écrans radars », souligne le codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent, David Morin.

M. Morin rappelle que dans plusieurs cas récents d’attentats considérés comme terroristes, notamment en France ou en Grande-Bretagne, les auteurs avaient plutôt été « repérés » par les services de renseignement et étaient « plus ou moins surveillés ».

Un problème de santé mentale?

Martin Geoffroy, directeur du Centre d'expertise et de formation sur les intégrismes religieux et la radicalisation au cégep Edouard-Montpetit, abonde dans le même sens.

« On ne peut pas deviner que quelqu’un, tout d’un coup, va décider de faire un attentat. Il peut y avoir des signes avant-coureurs, mais, avec le peu d’informations qu’on a depuis ce matin, [on comprend] qu’il n’y avait pas de signes avant-coureurs », s’étonne-t-il.

Selon M. Geoffroy, les recherches sur le phénomène de la radicalisation démontrent que les auteurs d’attentats terroristes répondent systématiquement à trois cas de figure. L’attentat peut être :

  • un choix rationnel et politique;
  • une réaction à une forme d’ostracisation ressentie;
  • une conséquence d’un problème de santé mentale.

« Ce que j’ai noté dans les détails sur l’attentat de Flint, c’est qu’il aurait demandé aux policiers après : "pourquoi vous ne m’avez pas tué?". Ça ouvre la porte à beaucoup de questions », souligne M. Geoffroy. « Est-ce qu’il s’attendait à être tué? Est-ce qu’il voulait être un martyr? Où est-ce que c’était un problème mental, une forme de suicide? […] Ce sera à explorer. »

Ftouhi avait passé le test des vérifications sécuritaires

L’ancien directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Marc Parent, souligne lui aussi que le cas d’Amor Ftouhi est intrigant, étant donné l’absence de signes apparents et l’absence d’antécédents judiciaires. « Ça met en relief la complexité de la prévention », souligne-t-il.

Les travaux du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence de Montréal, dit-il, permettent d'établir un « baromètre » de la radicalisation. Un comportement peut ainsi passer de « préoccupant » à « inquiétant » avant d'atteindre un stade considéré « alarmant », parce que la personne radicalisée « entérine ou légitimise la violence dans des gestes par rapport à une idéologie quelconque ».

« Dans ce cas-ci, c’est vraiment le phénomène d’une personne qui était seule – jusqu’à maintenant évidemment, puisque l’enquête est assez embryonnaire – , qui n’avait pas nécessairement de liens, qui n’était pas actif sur les réseaux sociaux et qui n’avait pas d’antécédents, parce qu'il a fait l'objet de vérifications sécuritaires », observe l'ancien chef de police.

David Morin souligne aussi que l’obtention de cette carte EXPRES tend à montrer qu’Amor Ftouhi ne présentait aucun danger, selon les critères d’évaluation du risque. « C’est pour ça qu'il va falloir déterminer comment, si rapidement, en si peu de temps, quelqu’un comme ça a décidé d’aller aux États-Unis commettre une attaque. »

« On a peut-être aussi un certain nombre de problèmes, mais c’est prématuré de le dire, de maladie mentale. Alors, il faudra voir : est-ce que c’est un monsieur un peu en rupture de ban? Je ne peux pas vous le dire à l’heure actuelle », indique-t-il.

Le « faux concept » du loup solitaire

Chose certaine, il est toujours quelque peu trompeur de parler de « loup solitaire » dans ce type de situation, estiment MM. Geoffroy et Morin, même s’il devait s’avérer qu'Amor Ftouhi n’a pas obtenu le soutien d’une organisation structurée pour commettre son geste.

« Le concept de loup solitaire, entendons-nous, c’est un faux concept », assène M. Geoffroy. « Dans notre société mondialisée, où on peut être seul chez soi, mais parler à un paquet de monde sur Internet, ça n’existe pas, pour moi, des loups solitaires. Le type en question, il a dû avoir un certain type d’influence quelque part. »

« Le problème de cette expression, qui est un peu galvaudée, c’est que souvent elle fait fi du fait que des individus sont quand même en contact sur Internet », lui fait écho M. Morin. « Parfois, leur processus de radicalisation se fait quand même par capillarité avec des supports numériques. Ici, c’est un peu tôt pour être capable de le dire. »

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