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Autochtones à Montréal : souvent un aller simple vers l’itinérance

Le fléau de l'itinérance touche plus particulièrement les Autochtones dans les villes canadiennes. À Montréal, la nouvelle commissaire des relations avec les peuples autochtones, Me Marie-Eve Bordeleau, doit travailler sur un plan d'action sur l'itinérance. Pendant ce temps, sur le terrain, Carlo DeAngelis, l'agent de liaison autochtone pour la police, tente d'aider les plus vulnérables. État des lieux de l'itinérance autochtone.

Un texte d'Anne-Marie Yvon

Penché sur son bloc de serpentine, Simiuni Nauya s’apprête à lui donner vie à coups de scie à métaux et de lime. Il le transformera en ours ou en phoque. Il en fera peut-être un inukshuk, ce monument de pierres empilées symbolisant l'humain.

Originaire du village d’Akulivik, au Nunavik, à 1700 km de Montréal, Simiuni n’en a pourtant pas vu de près depuis longtemps. Il a débarqué à Montréal à 10 ans, et c’est dans la grande ville qu’il a appris à sculpter. C’est aussi là qu’il a appris à survivre.

Simiuni fait partie des quelque 25 000 Autochtones installés dans la métropole québécoise. De ce nombre, environ 300, dont 40 % d’Inuits, sont des itinérants chroniques ou épisodiques. Ils vivent égarés dans la jungle urbaine, vivotant entre les diverses ressources qui leur sont offertes.

Simiuni, Brian, Bruce et tous les autres ...

C’est le cas de Simiuni, mais en ce qui le concerne, il s’en sort relativement bien grâce aux œuvres qu’il vend.

C’est surtout la réalité de Brian, l’Atikamekw, qui erre depuis sept ans dans les rues du centre-ville, « par obligation », dit-il.

Il y a aussi Bruce, un Innu de la Côte-Nord, arrivé depuis deux ans et qui espère poursuivre sa route vers l’ouest du pays.

Et que dire de Fred, un Algonquin du Lac-Simon, à Montréal depuis neuf ans? Venu se chercher du travail et un logement, il n’a trouvé ni l’un ni l’autre.

Alors, depuis cinq ou six ans, il fréquente assidûment l'organisme Projets Autochtones du Québec (PAQ), seul refuge mixte pour Autochtones qui offre hébergement et repas aux personnes en situation d’itinérance et de précarité.

Pour répondre à une augmentation, ces dernières années, des sans-abri autochtones, PAQ a doublé sa capacité d’accueil en 2016.

Itinérance chronique et épisodique

S’il y a les arrivants récents, la directrice de PAQ, Adrienne Campbell, constate qu’elle a surtout affaire à une itinérance chronique, « ce qui veut dire beaucoup plus d’un an dans la rue », ou épisodique, c'est-à-dire des gens qui peuvent avoir un logement, mais qui retombent facilement dans le cycle de l’itinérance.

Selon ce qu’observe Mme Campbell, il est très commun de voir des membres d’une même famille en situation de précarité à Montréal. Fuyant divers problèmes de pauvreté, de violence ou de dépendances, ils croyaient améliorer leur sort dans la métropole, mais pour plusieurs, l’intégration ne s’est pas déroulée comme prévu.

La barrière de la langue et la difficulté de se trouver un emploi et, ce faisant, un logement ont fini par entraîner ces personnes dans le cercle vicieux de l’itinérance chronique.

Le manque d’accès à l’information

Pour Fred, le plus dur en ville a été de trouver les organismes appropriés à ses besoins. « L’aide n’est pas accessible comme moi j’aimerais », précise-t-il, se demandant comment avoir accès à ce genre d’informations.

« Le Centre d’amitié autochtone, ça m’a pris des années à comprendre que je passais devant », poursuit-il.

Les séances de sensibilisation du SPVM

Le travail de Carlo DeAngelis est justement d’aider ces plus démunis. Agent de liaison autochtone au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Carlo et sa partenaire Patricia Drouin côtoient depuis plusieurs années la frange la plus vulnérable de l’itinérance. Il écoute, dirige les uns et les autres vers les services sociaux et les organismes appropriés, dont PAQ.

« Redonner l’espoir et la dignité aux Autochtones et être inclusif », c’est la mission que s’est donnée Carlo, une mission plus qu’un travail, précise-t-il ajoutant du même souffle qu’« il faut comprendre pourquoi la personne en est rendue là. Il faut prendre le temps d’écouter et de comprendre. »

« C’est bon d’avoir un contact comme Carlo », se réjouit Adrienne Campbell, la directrice de Projet Autochtones du Québec, en spécifiant que cela aide au rapprochement.

« La relation entre Autochtones et policiers n’est pas connue pour être bonne, alors Carlo est une ressource nécessaire », souligne-t-elle.

Et la réalité sur le terrain

Sur le terrain, on perçoit clairement la difficile interaction entre les Autochtones et les forces de l’ordre.

Fred en sait quelque chose. « La plupart des Autochtones comme nous font souvent l’expérience de l’ignorance. Les connaissances ne sont pas adaptées à leur approche face aux Autochtones. »

Gilbert, un grand Mohawk au physique d’acteur, est sans abri depuis deux mois. Rencontré à PAQ, l’artiste peintre a un point de vue tranché sur le sujet. « J’essaie de fuir les cowboys parce qu'il y a beaucoup d’hostilité, beaucoup d’ignorance. » Ce qu’il voit n’est pas édifiant, ajoutant qu’« il y en a qui l’ont à cœur, d’autres qui s’en câlissent. La réalité c’est ça! »

S’il avait un conseil à donner aux policiers pour établir de meilleures relations avec les Autochtones, Gilbert leur apprendrait « le savoir-vivre, parce que c’est pas moi le sauvage! »

La sensibilisation des agents du SPVM, c’est aussi une partie du travail de Carlo DeAngelis. Pour aider au rapprochement, il a donné des séances d’information aux réalités autochtones à 1500 policiers jusqu’à maintenant.

Ils en ont appris plus sur l’histoire des Autochtones, sur les effets néfastes des pensionnats ou sur la rafle des années 1960 de la bouche des intervenants qui l’accompagnent, dont Wayne Robinson de Montréal Autochtone ou Adrienne Campbell, la directrice de PAQ. Selon elle, il y a encore du travail à faire « mais on est sur le bon chemin vers quelque chose de meilleur ».

Plus de ressources

En assistant à une séance de sensibilisation, on réalise qu’outre la nécessité d’éduquer les policiers à la dure réalité passée et actuelle vécue par les Autochtones, un problème majeur les freine lors de leur travail sur le terrain : le manque flagrant de ressources et d'intervenants de première ligne.

« C'est toujours le même cercle qu'on vit depuis des années », constate un policier qui déplore la fermeture des divers organismes au service des itinérants. « Il y en a qui finissent vendredi à 3 heures et demie, et on n’a pas assez d'intervenants sur la rue », se plaint-il.

Les itinérants autochtones rencontrés dans la rue sont unanimes, les choses doivent changer au niveau des forces de l’ordre, mais également au niveau de la société. « Les gens grandissent avec des préjugés en tête par rapport aux Autochtones et ça ne nous aide pas », conclut Adrienne Campbell.

 

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