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Aveuglement sportif : un danger pour les athlètes de haut niveau

BILLET - En 1998, j'ai reçu un diagnostic de cancer de la glande thyroïde. C'était deux ans avant les Jeux olympiques de Sydney, LES Jeux pour lesquels j'avais le plus de chances d'être sélectionnée en nage synchronisée.

J’avais 21 ans.

Je n’ai pas eu peur de mourir. J’ai eu peur de ne pas pouvoir réaliser mon rêve.

J’étais tellement fâchée contre ma médecin. Je lui ai dit (ou crié même) que ce n’était pas la raison pour laquelle j’étais venue la consulter. J’étais là pour un bilan de santé obligatoire qui me permettrait de participer aux Championnats du monde quelques semaines plus tard. Pas pour qu’elle me trouve une tumeur...

Je n’avais tout simplement pas le temps d’avoir un cancer!

Encore à ce jour, quand je revois ma médecin, il n’est pas rare qu’elle me rappelle cette anecdote. Je suis, apparemment, la seule qui l’a engueulée pour « s’être fait sauver la vie ».

Ça faisait plus d’un an qu’une drôle de bosse avait surgi sur mon cou. Je l’avais bien vue. Mais je ne m’y étais aucunement attardée. Je m’étais convaincue, pour éviter que ça devienne une distraction, que c’était ma pomme d’Adam qui avait grossi!

Quand ma médecin l’a remarquée et qu’elle m’a annoncé que c’était possiblement cancéreux, mon cerveau s’est mis à fonctionner à plein régime. Pourrais-je quand même faire les mondiaux? Est-ce que je pouvais attendre après les JO avant de m’occuper de ce problème?

NON. La Dre Bastien a été très claire. Il fallait faire des tests sur-le-champ pour savoir quelle était la nature de cette nouvelle masse.

J’ai subi une biopsie (cytoponction) pour confirmer les craintes. Avant même d’avoir les résultats, je m’envolais avec mon secret pour prendre part aux Championnats du monde sur la Gold Coast, en Australie.

Je dis mon secret, car je n’en ai parlé à personne dans mon équipe. Je ne voulais surtout pas qu’on m’empêche de m’envoler avec mes coéquipières. Je ne voulais surtout pas non plus qu’on me prenne en pitié, ou qu’on se dise que je n’étais plus une valeur sûre et qu’on m’écarte des prochains Jeux olympiques.

À mon retour, j’ai eu la nouvelle. Le nodule était rempli de cellules anormales, donc fort probablement cancéreuses.

Bien au fait de mes objectifs et de ma détermination à empiéter le moins possible sur mes compétitions (elle m’avait déjà vue nager avec un genou aussi gros qu’une tête de bébé), ma doc avait tout organisé pour que je puisse passer rapidement en salle d’opération.

Deux jours après mon retour d’Australie, on m’enlevait la moitié de ma glande thyroïde. Une belle et longue cicatrice en travers de la gorge avait remplacé la bosse sur mon cou. Encore là, mon réflexe a été de me dire que cette marque ne serait pas très jolie avec seulement les épaules et la tête hors de l’eau. Mais qu’allaient donc en penser les juges?

Deuxième inquiétude, combien de temps devrais-je rester au repos forcé? La sélection olympique arrivait à grands pas et il n’était absolument pas question que je la rate.

Interdiction de mouiller ma plaie au moins jusqu’à ce qu’elle ait complètement séché. Une bonne dizaine de jours. Quoi? Dix jours sans m’entraîner? Un véritable drame dans ma vie d’athlète de haut niveau.

Ma médecin m’a gentiment, mais fermement, rappelé que ça pourrait être bien plus long si la tumeur s’avérait maligne et que des traitements de chimio ou de radiothérapie devenaient nécessaires.

Je me souviens encore du moment où, accompagnée de mon père, je suis allée rencontrer la chirurgienne qui m’avait opérée. Le verdict est tombé.

Tumeur maligne. J’avais le cancer. Mais…

J’avais une certaine chance. Autour du nodule s’était formée une espèce de couche de chair, qui me donnait environ 50 % de chances que le cancer serait limité à l’intérieur, sans risque de propagation. En raison de cette particularité très rare, j’étais face à un choix. Faire enlever l’autre moitié de la glande, ce qui aurait nécessité une convalescence beaucoup plus longue, et donc une absence prolongée des entraînements, ou attendre et voir…

Je vous laisse deviner ma décision.

Neuf jours après la chirurgie initiale, ma plaie était sèche et j’étais de retour à l’entraînement. Huit heures par jour, six jours par semaine.

Mon cancer a été un épisode de neuf jours. Pas de radio, pas de chimio, juste une belle inconscience qui m’a fait prendre un risque énorme, démesuré.

J’ai en quelque sorte joué à la roulette russe et j’ai gagné. C’est seulement bien des années après ma carrière que je l’ai réalisé. Une fois les pieds dans la vraie vie. Sortie de ce milieu sportif qui m’avait rendue presque aveugle.

Je vous entends d’ici dire : « Ben voyons, elle est complètement folle! Moi, jamais je n’aurais joué avec ma vie de la sorte. » Je vous entends, mais je vais vous dire ceci : par définition, le sport de haut niveau est extrême. L’athlète marche constamment sur une fine ligne.

Un milieu qui peut vite basculer du côté malsain. Pourquoi? Parce que le rôle d’un athlète se résume à une chose : la performance. Vous connaissez la fameuse expression « il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier »? C’est précisément l’inverse qu’on demande aux athlètes.

L’image qui me vient en tête est celle d’un athlète qui porte des oeillères. Il ne voit qu’une chose, son objectif. Si seulement il tournait la tête, il verrait ce qui se passe autour, mais il ne le fera pas. L’athlète de pointe regarde devant. C’est son rôle. C’est ce qu’on lui enseigne.

Pour atteindre les plus hauts sommets dans un domaine qui est devenu aussi compétitif que l’olympisme ou le sport professionnel, il doit s’y dévouer presque exclusivement et éliminer toute forme de distraction qui pourrait l’éloigner de son but ultime.

Ça veut souvent dire, aussi, de réprimer son instinct. De ne pas écouter son corps ni son coeur. C’est si facile de se perdre de vue quand on est athlète.

« Citius, Altius, Fortius », « Plus vite, plus haut, plus fort »... Mais à quel prix?

Je suis chanceuse, mon histoire a un dénouement heureux. Je suis allée aux Jeux olympiques, j’y ai même remporté une médaille de bronze et, surtout, je suis toujours ici, 20 ans plus tard, pour vous la raconter.

Pourquoi vous ai-je dit tout ça? Simplement pour vous démontrer à quel point il est facile de s’oublier quand on est athlète.

Je pense, entre autres, aux victimes de Bertrand Charest, qui ont été sous l’emprise de ce prédateur pendant les années cruciales de leur développement. Elles aussi avaient des rêves, des objectifs.

Elles étaient convaincues qu’il était le seul à pouvoir les aider à gagner. Il a profité de leur vulnérabilité et de son autorité pour les obliger à endurer ses sévices.

Et personne n’est venu les secourir.

Dans cette entrevue que j’ai réalisée avec Geneviève Simard, la lanceuse d’alerte dans cette horrible histoire, elle l’a candidement avoué.

« Moi, j’étais jeune, j’étais dans une phase de ma vie où je voulais faire mes preuves, je voulais me rendre à l’équipe canadienne. J’avais de grandes aspirations, je voulais aller aux Jeux olympiques. Je voulais gagner des Coupes du monde.

« Le pouvoir qu’un entraîneur a sur une athlète, c’est quelque chose de précieux et, malheureusement, il en a pris avantage. Moi, j’étais prête à tout pour mon sport. Pour devenir la championne que je voulais devenir. »

Ça frappe fort. Quel gâchis! Des enfances volées, des vies brisées, des rêves anéantis.

Ce qui est le plus déplorable dans toute cette histoire, c’est que leur propre milieu les a laissées tomber. Personne dans leur entourage n’a été là pour les sauver des griffes de cet être manipulateur.

Certains parce qu’ils n’en savaient rien, d’autres parce qu’ils ont préféré regarder ailleurs.

Lors de leur sortie publique à visage découvert le 4 juin, quatre d’entre elles ont demandé de l’aide. Pas pour elles. Il est trop tard pour ça. Mais pour les autres. Ces quatre femmes, dont trois mères de famille, sont venues demander haut et fort de protéger les athlètes contre les abus.

Elles ont raison. C’est nécessaire. Crucial même.

Le psychologue sportif Bruno Ouellette a déjà dit ceci : « L’athlète de haut niveau devient l’otage de ses rêves. »

C’est exactement pour ça qu’il faut les protéger. Les protéger contre eux-mêmes et contre toute forme d’abus ou d’agissement irrationnel qui pourrait avoir des conséquences irréparables. Les protéger contre la déraison, contre ce qui peut rapidement devenir un environnement dangereux.

C’est donc à nous, adultes, entraîneurs, personnel de soutien, fédérations et gouvernements de le faire. C’est notre devoir.

Il est trop facile de se dire, après coup, qu’on aurait dû. Qu’on aurait fait autrement si ça avait été nous. Que nous, nous aurions vu.

Il y a, selon moi, deux catégories d’athlètes. Ceux qui en sortent grandis et plus forts, et ceux qui terminent leur carrière meurtris et déçus. Ça n’a rien à voir avec le résultat, mais bien avec le parcours.

Aidons les athlètes à vivre une expérience saine et heureuse. Gardons l’oeil ouvert et, surtout, levons la main quand le doute s’installe.

Il faut agir, et vite.

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