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Cafouillage de l'A-13 : « Ça prenait un coupable... », dit un ex-officier de la SQ

300 automobilistes coincés en pleine tempête, laissés à eux-mêmes. Le fiasco de l'autoroute 13 aura marqué l'imaginaire collectif au Québec. D'autant plus que le responsable des mesures d'urgence à la SQ était chez le notaire au plus fort de la tempête. Une enquête indépendante a remis en question son inaction. Aujourd'hui, Michel Lapointe se défend d'avoir fui ses responsabilités.

Un texte de Pascal Robidas

« J'y pense à tous les jours. J'appréhende beaucoup cette date d'anniversaire de cet événement. C'est une des raisons pourquoi j'ai décidé de donner ma version. Je pense que les 300 personnes qui ont été prises pendant 8 heures sur la 13 ont le droit de savoir c'est quoi la version à Michel Lapointe, c'est quoi qui s'est passé ce soir-là », lance-t-il.

Michel Lapointe affirme comprendre la forte réaction du public. C’est pourquoi il a souhaité donner pour la première fois sa version des faits au public.

Il croit qu’il est « déplorable » que des centaines d’automobilistes aient été coincés pendant huit heures dans leurs véhicules, sans assistance.

Mais, selon lui, il a été le bouc émissaire d'un cafouillage qui a fait mal paraître l'ensemble des services d'urgence.

Tout a basculé pour cet officier responsable des mesures d'urgence à la Sûreté du Québec pour le Grand Montréal dans la nuit du 14 au 15 mars l'an dernier, lors du fiasco de l'autoroute 13.

Dans les jours qui ont suivi l'incident, un reportage lui reproche de s’être présenté à un rendez-vous en fin d'après-midi chez son notaire, au moment même où les conditions routières se dégradaient.

Radio-Canada a consulté son rapport d'enquête qu'il a remis à la Sûreté du Québec. M. Lapointe croit que son agenda détaillé du 14 et du 15 mars 2017 démontre qu’il a été dans cette histoire « un agneau sacrifié ».

9 H : DÉCLENCHEMENT DE L'OPÉRATION GRIFFE

Michel Lapointe ajoute 18 voitures-patrouilles sur le terrain en prévision de la tempête appréhendée depuis quelques jours. En conférence téléphonique, il donne aussi l'ordre à ses quatre directeurs de postes autoroutiers du Grand Montréal de le tenir informé en cas de perturbation majeure sur le réseau.

DÉBUT PM : RENCONTRE DE GESTION

En début d'après-midi, il affirme se rendre à Saint-Jérôme pour une rencontre de gestionnaires de la SQ. En tant que capitaine, responsable des mesures d'urgence, Michel Lapointe affirme qu'il avait l'équipement électronique pour gérer une situation à distance.

15 H : CARAMBOLAGE MAJEUR SUR L'A-20

Alors que M. Lapointe est en réunion à Saint-Jérôme, un lieutenant l'alerte qu'un carambolage majeur s'est produit sur l'autoroute 20 à la hauteur de Saint-Zotique. Le lien autoroutier entre le Québec et l'Ontario est coupé par la fermeture de l'autoroute dans les deux directions.

« Des camions semi-remorques sont entrés en collision, il y a eu des incendies, un décès. J'ai été avisé, comme demandé à la conférence de 9 h. J'ai pris action. J'ai demandé à un lieutenant d'aller gérer la situation », relate-t-il.

16 H : FIN DE LA JOURNÉE DE TRAVAIL

À la fin de sa réunion, il juge sa prestation de travail terminée pour la journée. La situation sur l'autoroute 20, qui est l'événement majeur de la journée, est désormais maîtrisée. M. Lapointe rentre donc chez lui, tout en demeurant en contact avec ses équipes de patrouilleurs sur le terrain.

« Ce qui n'est pas terminé et ce que mon employeur s'attend de moi, c'est de continuer à suivre l'évolution de la tempête, répondre au téléphone si un lieutenant a besoin d'aide », précise-t-il.

16 H 45 - LE RENDEZ-VOUS CHEZ LE NOTAIRE

Au retour à la maison, Michel Lapointe fait un arrêt chez le notaire, mais il précise qu'il était facilement joignable.

18 H : LE DÉBUT DU CAFOUILLAGE DE L'AUTOROUTE 13

Une heure après la fin de son rendez-vous, un premier camion s'enlise dans la neige dans une bretelle de l'autoroute 13. C'est le début d'une longue chaîne d'événements.

Compte tenu de son grade, Michel Lapointe ne reçoit que les informations concernant des événements majeurs. « Le [premier] appel est rentré comme une "collision matérielle", de sorte que je ne reçois pas cette carte d'appel », explique M. Lapointe.

L'enquête indépendante menée par l'ex-sous-ministre aux Transports, Florent Gagné, confirme la version de M. Lapointe; les répartiteurs à la SQ basés à Mascouche ont mal évalué le début de la situation sur l'autoroute 13 en inscrivant le libellé « collision matérielle » dans le système d'alerte provinciale. Ainsi, M. Lapointe n'en a jamais été avisé.

M. Lapointe affirme qu'il aurait ajouté des ressources si on l'avait averti que son équipe était « débordée » par la situation. « Ce qui n'a pas été fait », insiste-t-il.

20 H : CARAMBOLAGE SUR L'A-40

Michel Lapointe est alerté d'un deuxième carambolage qui survient sur l'autoroute 40 ouest près de l'Assomption.

De son domicile, il dépêche un lieutenant sur le terrain, qui lui assure que la situation est bien maîtrisée.

22 H - MICHEL LAPOINTE SE COUCHE

Avant d'aller au lit, Michel Lapointe envoie par courriel un compte rendu général de la soirée. « Les deux événements (majeurs) étaient circonscrits; le carambolage sur l'autoroute 20 était géré par un lieutenant et celui sur l'autoroute 40 ouest était moins gros que prévu », raconte-t-il.

À 22 h, M. Lapointe affirme qu'il n'était toujours pas au courant de l'embouteillage qui prend de l'ampleur sur l'autoroute 13.

15 MARS, 2 h 41 : 1ER COURRIEL CONCERNANT l'A-13

Les premières informations qu'il dit recevoir concernant l'incident sur l'autoroute 13 lui parviennent dans un premier courriel pendant qu'il dort. À 4 h, il se réveille et regarde ses courriels sur son téléphone et constate pour la première fois l'ampleur du problème.

Le cafouillage a provoqué une onde de choc politique. Si aujourd'hui aucun policier avec fonction d'encadrement ne peut avoir de double emploi, c'est en raison de son rendez-vous chez le notaire.

Michel Lapointe déplore que ni le gouvernement ni la haute direction de la SQ n'aient cherché à avoir sa version des faits après que le monde politique se soit emparé de l'affaire.

« Un moment donné, ce que je n’aimais pas, c'est qu'on me faisait passer pour une personne que je ne suis pas : une personne qui ne prend pas ses responsabilités, qui est au-dessus de ses affaires... Alors que ce n’est pas le cas. J'ai travaillé beaucoup en mesures d'urgence [à la SQ]. Je trouve ça dommage. Il y a eu des problèmes de communication. Il aurait fallu que je sois avisé le plus rapidement possible. Ça n'a pas fonctionné [le système de communication de la SQ] et j'ai fait les frais de ça. Souvent l'apparence est plus importante que la vérité. »

Son manque d'action remis en question

Dans son enquête indépendante, l'ex-sous ministre aux Transports, Florent Gagné questionne ouvertement l'inaction de Michel Lapointe alors que la tempête s'abattait sur la région montréalaise.

Certes, un manque de communication au sein de la SQ a retardé le déclenchement rapide des mesures d'urgence, mais il rappelle que, dès l'après-midi, c'est l'ensemble du réseau autoroutier qui était problématique.

En quelques heures, le Centre de gestion des appels de la Sûreté du Québec a été inondé par 1475 appels pour différents incidents sur la route.

Le problème sur l'autoroute 13 s'est ensuite ajouté au désordre sur les routes :

Mais Michel Lapointe souligne qu'« on n'ouvre pas un centre d'opération [pour gérer les urgences] en prévention ».

Après avoir été relevé de ses fonctions durant l'enquête interne commandée par le ministre Coiteux, Michel Lapointe a choisi de prendre sa retraite à la Sûreté du Québec en juillet 2017.

Le lieutenant sur le terrain qui aurait dû alerter M. Lapointe est toujours assigné à des tâches administratives en attendant la fin de l'enquête interne de la SQ qui est toujours en cours.

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