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Cavale meurtrière : Frederick Gingras accusé de deux meurtres

Arrêté au terme d'une cavale meurtrière qui l'a mené de Pointe-aux-Trembles à Brossard dans la nuit de dimanche à lundi, Frederick Gingras doit maintenant répondre à deux accusations de meurtre au premier degré et à deux autres de tentative de meurtre.

Le jeune homme de 21 ans, qui est connu pour avoir des problèmes psychiatriques et de toxicomanie, a brièvement comparu mardi après-midi au palais de justice de Montréal.

Frederick Gingras est accusé d'avoir abattu une mère de famille, Chantal Cyr, dans le stationnement d'une station-service du quartier Pointe-aux-Trembles, et d'avoir assassiné un deuxième homme, James Jardin. Ce dernier pourrait être l'homme d'une vingtaine d'années retrouvé sans vie un peu plus tôt dans la journée dans une résidence de la rue Sainte-Catherine située à proximité de la station-service.

Son avocat, Kavin Morasse, a demandé que M. Gingras soit évalué sur son aptitude à subir son procès, ce qui se ferait vraisemblablement à l'Institut Philippe-Pinel de Montréal. Frederick Gingras reviendra en cour le 16 décembre.

De son côté, le Parti québécois a demandé qu'il y ait une enquête du coroner sur les événements.

Une enquête criminelle permet de déterminer ce qui s'est passé. Une enquête du coroner permet de déterminer les causes qui ont mené à ce triste événement.

Pascal Bérubé, porte-parole de l’opposition officielle en matière de sécurité publique

Le meurtre de Mme Cyr, dimanche soir, a été à l'origine d'une longue chasse à l'homme, le suspect ayant volé son véhicule avant de prendre la fuite.

Contraint d’abandonner la voiture de sa victime après avoir causé un accident, il s’est présenté à la résidence d’un sexagénaire en exigeant que ce dernier lui remette les clefs de sa voiture. Lorsque l’homme a refusé, Gingras a tiré à travers la porte, le blessant légèrement.

Après avoir réussi à ouvrir la porte, il s’est emparé des clefs du véhicule de l’homme avant de prendre la fuite à nouveau. Sa cavale a finalement pris fin à Brossard, après que le véhicule eut été retrouvé dans un fossé situé près du Quartier DIX30. Il tentait alors de fuir à pied.

Des proches de Frederick Gingras interrogés ce matin par Radio-Canada ont indiqué qu’il souffrait de schizophrénie, mais qu’il ne prenait pas ses médicaments et qu'il avait des problèmes de toxicomanie.

Un lourd passé judiciaire

Frederick Gingras a de lourds antécédents judiciaires. Depuis 2014, il a notamment été reconnu coupable d’agression armée sur un policier, d’avoir proféré des menaces, de voies de fait, de fraude, et de ne pas avoir respecté des conditions judiciaires.

Il venait d'ailleurs tout juste d’être condamné à une probation de trois ans après avoir donné un coup de poing à sa mère le 23 octobre. Il avait plaidé coupable à une accusation de voies de fait, après avoir passé 31 jours en prison.

Il devait en outre respecter une série de conditions, dont celle d’obtenir un suivi psychiatrique, de ne pas posséder d’armes, et de ne pas consommer d’alcool ou de drogue.

Le tribunal lui avait également interdit de contacter sa mère pendant deux ans. La femme, qui avait déjà porté plainte contre lui avant de se rétracter, disait ne plus vouloir de contact avec lui jusqu’à ce qu’il se soit pris en main et fasse une thérapie en cure fermée.

Lors des observations sur la peine dans ce dossier de voies de fait, Frederick Gingras avait déclaré avoir effectué une thérapie de 11 mois, au centre Nouvelle Vie de Saint-Jean-de-Matha. Il disait en être sorti en avril 2016, et avoir réussi à demeurer sobre jusqu'en septembre. Il a ensuite recommencé à prendre des méthamphétamines.

« J'avais réarrêté parce que je voulais faire plaisir à moi et à ma mère. Sauf que là, j'ai poppé des speeds. D'après moi, j'étais dans une phase psychotique », avait-il affirmé à la juge Nancy McKenna.

« Vous avez des problèmes psychiatriques, vous avez des conditions psychiatriques. [...] Vous avez une médication à prendre », lui avait dit la magistrate. « Tant et aussi longtemps que vous allez mélanger votre médication, que vous ne la prendrez pas de façon rigoureuse, et que vous la mélangerez avec de la drogue, c'est un cocktail explosif, et ça vous amène des problèmes. »

« Tant et aussi longtemps que vous ne ferez pas ces efforts-là – et je ne dis pas que c'est quelque chose de facile –, ce sera un combat de tous les jours pour le reste de votre vie, ça, c'est très clair », avait-elle ajouté.

Des soins difficiles à imposer

« Le problème, c’est que des conditions, quand on est malade, ça ne vaut pas grand-chose », estime le Dr Gilles Chamberland, directeur des services professionnels de l'Institut Philippe-Pinel de Montréal.

En entrevue au journal La Presse, la mère de l'accusé a déploré que son fils n'ait pas été interné, en prison ou dans un établissement de soins de santé, comme elle l'aurait souhaité. Selon elle, Frederick Gingras faisait « psychose par-dessus psychose » depuis quatre ans.

« À partir du moment où un citoyen est libre, c’est difficile de lui imposer de venir consulter pour qu’on puisse l’évaluer », concède le Dr Chamberland à ce sujet.

« En ce moment, c’est basé sur le danger : il faut qu’un individu présente un danger pour que les policiers puissent prendre un citoyen et le forcer à consulter. Ça prend un danger grave et immédiat. Et si c’est un juge, ça prend quand même un danger qu’on doit démontrer pour pouvoir l’évaluer et [...] pour que les traitements puissent s’ensuivre », explique-t-il.

Le Dr Olivier Farmer, du département de psychiatrie du CHUM pour le développement de la psychiatrie urbaine, abonde dans le même sens.

« On est dans une société de droit, et le droit de la personne individuelle a toujours primé », explique-t-il à ICI RDI. Pour obtenir un internement, « il faut démontrer que la personne est dangereuse, de façon aiguë, immédiate, pour elle-même ou pour les autres. Donc, un danger d’homicide, un danger suicidaire ou un danger pour la personne, par exemple, qu’elle soit dehors en petite tenue alors qu’il fait -30 °C. »

Selon lui, la mère de Frederick Gingras ne pouvait donc pas demander elle-même qu'il soit interné; il aurait plutôt fallu qu'elle saisisse les policiers ou les tribunaux.

« Si la personne [malade] est en perdition, dans son appartement, s’est barricadée, elle peut aller à la cour et demander une ordonnance d’examen psychiatrique », explique-t-il.

« S’il y a eu une action violente contre [la mère], elle peut porter plainte à la police, et il peut y avoir un processus judiciaire. Si la personne est jugée non responsable de son acte, elle ne va pas être libérée; elle va être sous la responsabilité d’un tribunal spécial, qui peut ordonner que la personne soit suivie et ait des soins, faute de quoi elle peut même être confinée à l’hôpital. »

« Mais c’est très dur pour le parent, parce qu’il doit se résoudre soit à aller à la cour pour demander aux policiers d’amener leur enfant à l’hôpital, ou il doit porter plainte contre son propre enfant. Et ça, c’est difficile pour les parents de faire des choses comme ça », admet-il.

Les psychiatres traitants peuvent aussi demander une ordonnance de traitement à un tribunal s'ils jugent qu'un patient doit suivre un traitement, mais qu'ils sont incapables de le convaincre de le faire.

Le Dr Gilles Chamberland admet qu'il y a des failles dans le système actuel. Il propose d'instaurer un autre critère d'évaluation basé sur le droit à la santé de la personne. « Quand quelqu’un n'est pas apte à demander pour lui-même les soins qu’il nécessiterait, peut-être qu’un juge pourrait demander qu’il soit évalué dans ces circonstances-là et pas seulement s’il présente un danger », dit-il.

La présidente de l'Association des médecins psychiatres du Québec, Karina Igartua, pense que le gouvernement doit assouplir l'application des lois pour qu'il soit plus facile d'obtenir une ordonnance de traitement. Ainsi, les médecins doivent rédiger de longues lettres et comparaître devant les juges de la Cour supérieure pour obtenir une garde en établissement. La Dre Igartua suggère par exemple de « permettre des comparutions par vidéo ou [la présentation] d'affidavits qui pourraient se substituer au témoignage ». Actuellement, la décision des tribunaux d'accorder l'ordonnance de traitement est basée entre autres sur les échecs répétés des patients lorsqu'ils quittent l'hôpital. « Comme médecin l'idéal serait de ne pas avoir à attendre que le patient aie plusieurs rechutes pour pouvoir intervenir », dit-elle.

La Société québécoise de schizophrénie va dans le même sens. Exiger qu'un personne pose un risque pour elle-même pour permettre une hospitalisation est un concept absurde affirme la présidente Francine Dubé. « On ne veut pas brimer les droits des malades, dit-elle. Mais lorsqu'une personne est trop malade pour exercer ces droits, il faut agir ».

Des familles souhaitent également que le gouvernement facilite l'hospitalisation et accélère le traitement de personnes qui sont en crise.

« Il faut qu'on s'indigne de ce qui est arrivé », affirme Simon Lacombe, un Montréalais qui s'est battu pendant des années pour faire hospitaliser son frère schizophrène. Selon lui il faut cesser de mettre les familles de côté. « L'autre problème majeur, c'est le droit au refus de traitement », souligne-t-il. Il affirme que son frère se porte beaucoup mieux maintenant qu'il prend des médicaments, après l'obtention d'une ordonnance de traitement. « Est-ce que j'ai des regrets? Non, parce que c'était la seule façon de le soigner », dit-il.

Les conséquences de ce problème sont importantes. Chaque année, « [il y a ] une douzaine de personnes qui sont assassinées par des personnes atteintes de maladies mentales, qu’on aurait peut-être pu prévenir. On arrive à un par mois… », souligne le Dr Chamberland.

Avec les informations de Geneviève Garon

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