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Comment un maire-fermier s'est retrouvé au cœur de la tempête migratoire du chemin Roxham

Le maire de Saint-Bernard-de-Lacolle, Robert Duteau, a 69 ans, 3 enfants, 10 petits-enfants, 150 vaches laitières et une crise des migrants sur les bras.

Un texte d'Émilie Dubreuil

Élu en 2009 maire d’une petite ville tranquille, pour ne pas dire endormie, l’homme, qui n’hésite pas à se rendre à la mairie dans son bleu de travail de fermier, s’est retrouvé l’an dernier, du jour au lendemain, plongé dans le cirque médiatique engendré par la crise des migrants.

Des camions satellites de télévision qui retransmettent en direct l’installation par l’armée d’un camp d’urgence, des photographes et des journalistes stationnés sur le chemin Roxham, des dizaines d’agents de la GRC qui patrouillent dans le secteur, des manifestations et des contre-manifestations, la présence de la Croix-Rouge et des milliers de demandeurs d’asile qui traversent la frontière : Robert Duteau aura tout vu et tout vécu.

Si la tendance se maintient, l’été offrira le même bourdonnement autour du chemin Roxham.

Dans la ferme laitière qu’il a reprise de son père, Robert Duteau ne semble pas s’en émouvoir.

Je lui demande : « Alors, est-ce que cela vous stresse? Est-ce que ça vous énerve, tout cela? »

Robert Duteau demeure presque sur le chemin Roxham. En fait, à partir de la route 202, le chemin Roxham change de nom et devient Bogton. Un Saint-Bernard-de-Lacolle rural et paisible, où l’hôtel de ville est installé dans l’ancien presbytère d’une immense église en pierres grises.

Un prêtre responsable de quatre paroisses y vient ponctuellement, mais sinon, elle est fermée aux visiteurs.

L’église, l’hôtel de ville et le centre communautaire : c’est à peu près tout ce qu’il y a dans la rue principale. Pas de dépanneur, de banque, de bureau de poste ou de restaurant. Pour cela, il faut aller à Hemmingford ou à Lacolle.

Saint-Bernard-de-Lacolle, c’est 1500 habitants répartis sur 14 kilomètres carrés. C’est-à-dire beaucoup d’espace pour peu de monde.

Taxer les installations de la GRC

« On aimerait ça, développer le logement, construire des maisons, mais ce n’est pas si simple, avec la Loi sur la protection du territoire agricole », dit le maire Duteau.

« Mais sinon, on va envoyer notre inspecteur évaluer les installations de la GRC. »

À la frontière, sur le chemin Roxham, une importante infrastructure a poussé, là où l’an dernier il n’y avait rien du tout sinon une forêt et quelques habitants qui jouissaient de la quiétude de la campagne. Des bâtiments d'accueil préfabriqués abritent désormais le travail des nombreux agents de la GRC. La nuit, des génératrices alimentent d’énormes panneaux de lumière qui diffusent une lumière blanche et crue.

L’ensemble, incongru au milieu de ce chemin, semble sortir d’un film de science-fiction.

Le plan de match?

Le maire a commencé à s'investir en politique municipale pour voir d’autres êtres humains. Après des études en ville où il a fait une technique en aéronautique, il a obtenu un travail d’inspecteur à la Ville de Montréal, mais la campagne lui manquait.

« J’ai dit à Francine, ma femme : ''Est-ce qu’on reprend la ferme familiale?'' Elle a dit oui et j’ai pu m’épanouir là-dedans. À la ferme, t’es ton propre patron. C’est une vocation. Mais sur la ferme, je ne voyais personne et je m’ennuyais. Donc, j’ai commencé à m’impliquer dans toutes sortes de choses. D’abord un syndicat agricole, et puis la politique municipale... »

Depuis un an, M. Duteau est gâté et voit pas mal plus de monde que d’habitude. Il a donné des entrevues à des journalistes d’un peu partout : des Français, des Américains et des Ontariens.

Il rencontre régulièrement les hauts gradés de la GRC et la députée libérale de Châteaugay-Lacolle, Brenda Shanahan.

« On a demandé, cet hiver, lors d’une réunion, que la GRC déplace ses installations du chemin Roxham sur un autre chemin pas très loin où il n’y a pas de résidents, donc ça ne dérangerait personne. Mais ils ne veulent pas aller s’installer là. »

Le chemin Alberton est parallèle au chemin Roxham et la frontière le traverse de la même manière. Et, en effet, il n’y a là que des champs de blé…

« Parce que dans le fond, nous, le reste de la municipalité, la "crise" des migrants, ça ne nous dérange pas. C’est pour les voisins du chemin Roxham que c’est ben plate. Ils sont allés s’installer dans un coin tranquille et puis là... ce n’est plus tranquille du tout. »

Dans l’étable familiale où il travaille avec l’un de ses fils, M. Duteau me montre son robot de traite avec un certain ravissement.

« Regardez! »

Une vache s’avance de son propre chef sur la machine et des tire-lait automatiques s’installent à chacune des mamelles.

– M. Duteau, qu’est-ce que ça prend pour être un bon agriculteur?

– Il faut être à l’affût, écouter les experts et essayer de jouer quelques coups d’avance, répond-il. Regardez mon robot. En quatre ans, on a doublé notre production et on a besoin d’un employé de moins.

– Pensez-vous qu’il y a un plan de match du fédéral pour la suite des choses, qu’ils prévoient le coup?

Le maire met quelques secondes avant de répondre en riant :

– Euh, non!

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