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Consentir 84 millions à Carey Price, et aller sur Mars

BILLET - Avant de parler de Carey Price, testons vos talents actuariels! Projetez-vous dans l'avenir et tentez de répondre à cette question un brin amusante : sachant que le plafond salarial de la LNH a été haussé d'environ 16 millions au cours des huit dernières années et qu'il se situera à 75 millions la saison prochaine, dans combien de temps le plafond salarial de la LNH s'élèvera-t-il à 116 millions de dollars?

Revenons maintenant au Canadien, qui a annoncé dimanche une prolongation de contrat de huit ans d'une valeur totale de 84 millions pour son gardien vedette. Cette entente, qui entrera en vigueur à compter de la saison 2018-2019, fera en sorte que Price occupera 10,5 millions sur la masse salariale du CH jusqu'à la fin de 2025-2026.

Quand cette entente prendra fin, Carey Price sera âgé de 39 ans.

Ce contrat n'est absolument pas banal. En plus d'être le plus généreux jamais consenti dans l'histoire du Canadien, il a fait bondir le marché des gardiens de but de 23,5 % d'une seule traite. C'est considérable si l'on tient compte du fait qu'entre 2010-2011 et 2017-2018 (huit saisons), le plafond salarial de la LNH a connu une croissance de 26,6 %.

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Comme dirait Jean Perron, Marc Bergevin était coincé entre l'Arabe et le Corse dans cette négociation.

D'abord, il y avait une situation objective : Price est l'un des trois ou quatre meilleurs gardiens au monde. Peut-être le meilleur. Et il est tout à fait normal que les meilleurs athlètes soient les mieux payés.

Il y avait aussi la situation particulière du Canadien, où, compte tenu de la qualité de l'alignement, l'identité du gardien dépêché entre les poteaux a un impact encore plus fort qu'au sein d'autres bonnes formations de la LNH.

En 2015-2016, le CH a connu la plus retentissante débâcle de son histoire lorsque Price s'est blessé à un genou avant les Fêtes et qu'il s'est absenté pour le reste de la saison. Puis la saison dernière, l'équipe s'est de nouveau mise à couler à pic quand Price a connu un passage à vide à partir du mois de novembre jusqu'à l'arrivée de Claude Julien (en janvier).

Enfin, il y avait dans l'air une situation que l'on pourrait qualifier de « politique ». Après les départs de vedettes comme P.K. Subban et Alex Radulov (et possiblement Andrei Markov), imaginez le cirque auquel on aurait assisté au cours de la prochaine saison si Price n'avait pas obtenu satisfaction cet été.

Outre l'indignation des partisans, il ne se serait pas écoulé une semaine sans que Price se fasse questionner quant à son avenir et sans que des rumeurs ou des scénarios farfelus se mettent à circuler à son sujet.

Price jouissait donc d'un spectaculaire rapport de force. Et tous ces facteurs font en sorte qu'il soit aujourd'hui plus riche de 84 millions de dollars.

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Mais le plus intéressant dans cette histoire, c'est que cette entente extrêmement généreuse place désormais l'organisation du CH dans la catégorie des « apprentis sorciers ».

En accordant un aussi important pourcentage de leur masse salariale à leur gardien, Marc Bergevin et Geoff Molson viennent de concocter une potion inédite. Ils croient manifestement pouvoir remporter la coupe Stanley en s'écartant complètement des sentiers empruntés par les 12 formations qui ont bu dans le précieux trophée depuis l'instauration du plafond salarial.

Au cours des 12 dernières saisons, comme l'illustre le tableau ci-dessous, les équipes qui ont remporté la coupe Stanley ont consacré, en moyenne, seulement 4,36 % de leur limite salariale à la rémunération du gardien qui leur a permis de célébrer le championnat. (Cette statistique montre une fois encore que la position la plus importante au hockey - celle de gardien - est celle où l'on trouve le plus de talent disponible par rapport à la demande du marché.)

Et sur ces 12 équipes championnes, seulement deux misaient sur des gardiens qui accaparaient plus de 9 % de la limite du plafond salarial : les Kings avec Jonathan Quick en 2014 (9,02 %) et les Ducks avec Jean-Sébastien Giguère en 2007 (9,06 %).

Quand le nouveau contrat de Carey Price entrera en vigueur, il occupera environ 13,63 % de la limite du plafond salarial. Même si ça se compare avec des contrats octroyés à d'autres gardiens (comme Roberto Luongo) dans le passé, c'est énorme.

Pour l'instant, dans le petit univers de la LNH, remporter la coupe Stanley avec un gardien qui touche 9,02 % ou 9,06 % de la masse salariale équivaut à avoir posé le pied sur la Lune. Aucun autre DG n'a planté son drapeau plus loin.

Et, pour l'instant, remporter la coupe avec un gardien qui touche 13,63 % de la masse salariale équivaut à planifier une mission sur Mars. On croit que c'est possible, mais c'est nettement plus compliqué. Et ça ne s'est encore jamais fait.

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J'en entends certains s'impatienter.

- Oui, mais le pourcentage qu'occupera Carey Price diminuera avec les années! Ça va se résorber! Vous êtes donc négatif!

Sortez votre calculatrice. Et vous constaterez que la « Lune » sera de nouveau accessible au Canadien quand le plafond salarial de la LNH se situera autour de 116 millions. C'est à ce moment que le salaire de Price sera ramené autour de 9,06 % de la liste de paie du CH.

Le hic, c'est que ça prendra entre 12 et 20 ans avant qu'on en arrive là. Le contrat de Price sera alors terminé depuis longtemps.

Le Canadien s'est assuré d'une belle stabilité devant le filet. Mais ce contrat ne le rendra pas plus compétitif qu'il ne l'est en ce moment. Et en plus de voir sa marge de manoeuvre réduite (en défense et en attaque), la direction du club devra, d'ici 2026, trouver une façon inédite de remporter la coupe Stanley.

C'est ce qui s'appelle avoir foi en l'avenir.

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