CHRONIQUE – Il y a deux ou trois semaines à peine, je suis tombé sur les premières scènes du film Le parrain. Un coup d'œil à l'écran et j'avais l'hameçon bien accroché à la bouche, mais surtout aux yeux. Et rebelote! Incapable de résister, je me suis retapé probablement pour au moins la vingtième fois ce chef-d'œuvre de Francis Ford Coppola. J'ai revu la trilogie.

Et même si certains persistent à croire que le troisième volet est nettement moins réussi que les deux premiers, réalisés bien des années plus tôt, je continue à trouver remarquable la scène finale où Mary, fille de Michael, est assassinée devant les siens, dans les marches de l'Opéra de Palerme sous les yeux de son père, détruit à jamais par la douleur et le remord. Admirable Pacino qui dans un regard et un cri parvient à faire passer toute la souffrance du monde.

Toutefois, même après 10 ou 20 fois, une question demeure. Pourquoi sommes-nous pour la plupart si fascinés par cette histoire de famille qui quitte son village perché sur une colline de Sicile pour, en quelques décennies, toucher, dans l’illégalité, le pouvoir en Amérique? Parce que c’est une histoire de famille? Parce que malgré le crime, la trahison et la violence, il reste une place pour l’amour? Parce que la loyauté est au cœur du drame? Parce qu’on tire ici les ficelles de la tragédie grecque?

Cela dit, je ne m’attendais pas à ce qu’une histoire mettant en scène trois familles mafieuses de Chicago se retrouve sur la scène de la Place des Arts.

Je ne m’attendais pas à ce qu’une Vendetta : storie di mafia me soit racontée par les Grands Ballets canadiens.

La salle était pleine, pleine à craquer, et je soupçonne que ce public ne s’était pas seulement déplacé pour les échappés, les grands écarts, les entrechats ou les pas de deux. Il y avait la curiosité. La soif de voir comment la chorégraphe Annabelle Lopez Ochoa, une Belgo-Colombienne, avait pu faire un ballet d’un récit mafieux des plus classiques.

Trois clans de la mafia, les Carbone, Trassi et Bartoni, règnent sur Chicago. Or, la fille aînée du parrain, Rosalia, s’éprend du fils Bartoni. Lors de la cérémonie de mariage, un des fils de Don Carbone est assassiné. C’est le début de la vendetta. Le sang appelle le sang.

Ballet il y avait. Toutefois, il y avait plus dans cette imposante production comptant une vingtaine de danseurs et une scénographie impressionnante.

Je doute même, en dépit du chaleureux accueil qui a été réservé à Vendetta jeudi soir, que les puristes aient apprécié le spectacle autant que moi. Parce que c’est bien de spectacle qu’il s’agit, un spectacle qui touche à différentes formes d’art; un spectacle où se marient des scènes théâtrales, des scènes de cabaret avec lumières à l’appui, des scènes de bagarres de rues qui dans leur chorégraphie rappellent inévitablement le sublime West Side Story et bien entendu de ballet plus que classique.

Et il y a la musique aussi qui vient rompre la tradition. Avec Nino Rota, Piazzola, Nel blu dipinto di blu (Volare) de Modugno, des chansons italiennes auxquels s’entremêlent le Stabat Mater, des violons tziganes, du Cecilia Bartoli et du Henry Mancini, on est loin d’une soirée classique.

Cela dit, comme je ne suis pas puriste et que j’adore me faire raconter des histoires, j’ai pris un immense plaisir, en dépit de certaines réserves, à voir Vendetta : storie di mafia. Il fallait oser et, pour les Grands Ballets, probablement casser un moule, créer une brèche permettant à un plus large public de s’y glisser.

Il fallait arriver à la raconter, cette histoire où, après l’assassinat du parrain, le meurtre de ses frères, les luttes de pouvoir et l’élimination des clans ennemis, une femme, Rosalia, devient chef de la famille Carbone, la marraine, celle à qui tous viennent baiser la main en guise de respect.

Une en tout cas qui mérite le respect, c’est sans contredit la demi-soliste Anya Nesvitaylo, qui incarne avec art et conviction cette Rosalia qui cadre parfaitement dans l’époque que nous traversons. Elle ne fait pas que danser. Elle transmet avec une grâce doublée d’une puissance peu commune l’émotion nécessaire au spectateur pour adhérer à cette histoire d’aujourd’hui, d’hier et d’autrefois.

Plus d'articles