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De Montréal à Brooklyn : mieux vivre avec les juifs ultra-orthodoxes

Aux antipodes du monde moderne dont ils se coupent, les hassidim doivent tout de même conjuguer leur pratique religieuse avec les réalités de la société dans laquelle ils vivent. Et ce n'est pas toujours simple. Regards croisés sur les ultra-orthodoxes de Montréal et de Brooklyn, au nom du vivre-ensemble.

Un texte de Danny Braün

Dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn, où vit la plus importante communauté hassidique hors Israël – les Satmar –, la cohabitation entre hipsters et juifs ultra-orthodoxes semble aller de soi. Certains se confondent même en raison de leurs barbes.

« Il n'y a pas de conflit, dit le propriétaire d'une galerie d'art de Williamsburg. Une fois, un hassidim est venu nous voir pour nous demander de retirer de la vitrine une oeuvre pour public averti, à cause des familles. J'ai déplacé l'oeuvre au fond de la galerie. J'imagine que je suis de nature conciliante. »

« Si on est dur envers les gens qui ont une autre vision, ça peut poser des problèmes, dit Joseph Sungolovsky, un rabbin orthodoxe qui vit à Queens. C'est sûr que si vous êtes dans une société qui est tellement sécularisée qu'elle ne veut pas de contact avec un religieux – même un catholique –, il ne pourra pas y avoir de rapports positifs. Ça va être difficile de vivre en communauté. »

Les juifs orthodoxes, contrairement aux hassidim, adoptent une pratique religieuse en accord avec la modernité, rappelle le rabbin Sungolovsky. Par exemple, les hommes, tout comme les femmes, reçoivent une éducation religieuse, mais aussi séculière. Ils peuvent également faire des études supérieures non religieuses et mixtes.

Le rabbin Sungolovsky a lui-même obtenu un doctorat et enseigné la littérature au Queens College de la City University of New York (CUNY) et a rencontré sa femme lors d’une conférence qu’il donnait.

En revanche, chez les hassidim, seule l'étude religieuse est autorisée et les mariages ne sont pas le fruit du hasard, mais sont arrangés, explique le rabbin.

À Montréal, un des obstacles supplémentaires à la cohabitation harmonieuse entre les hassidim et les autres membres de la collectivité est la langue.

Les hassidim parlent le yiddish, mais aussi l'anglais. Les filles hassidiques apprennent le français à l'école – plus que les garçons, qui consacrent toutes leurs études à l’apprentissage de la Torah. Pourtant, bien peu de mots en français sont échangés avec leurs concitoyens francophones.

« Si vous ne parlez que le yiddish ou l’anglais, et pas le français, vous seriez probablement mieux en Ontario ou en Alberta. Ça vous place dans un drôle de rapport avec la majorité francophone du Québec », croit Samuel Heilman, sociologue au Queens College de la CUNY et auteur de nombreux ouvrages sur les hassidim.

Dans le Mile End, qui historiquement a été fondé par une population mixte et anglophone, la cohabitation avec les hassidim est plus simple. À preuve, chaque année, la fête de Lag B'Omer, où les hassidim allument un grand feu de joie, se déroule sur la rue Jeanne-Mance, qui est fermée pour l'occasion.

Une pareille scène quelques rues à l'ouest, dans le quartier francophone d'Outremont, serait improbable. Les hassidim ont fait des demandes à l’arrondissement pour tenir cette fête dans Outremont. La mairie a rejeté toutes les demandes, affirme Meyer Feig, membre de la communauté hassidique.

Comme à Montréal, la cohabitation à Brooklyn n’est pas toujours parfaite.

Sur un lampadaire du quartier Williamsburg, un autocollant est apposé : « Ban the sirens » (« Bannissez les sirènes »). L'initiative a été lancée par quelques personnes qui s’opposent à l’utilisation d’une sirène pour annoncer le début du sabbat, explique Samuel Stern, un activiste hassidique. Il faut dire que le son strident évoque plutôt les alertes antiaériennes de la Deuxième Guerre mondiale que l'appel au repos prescrit par le sabbat.

La communauté hassidique a proposé de diminuer le niveau sonore qui était presque trois fois supérieur aux normes municipales. L'affaire fait toujours l'objet de discussions.

À un autre coin de rue, les seules personnes qui attendent le bus B-110 sont des hassidim. Le bus, géré par une compagnie privée, ne présente pas de grands signes d'un transporteur public : peint en bleu avec des inscriptions en yiddish, il se distingue doublement par une section réservée aux femmes, qui doivent entrer par la porte arrière.

Pourtant, le service de navette entre Williamsburg et Borough Park – un autre secteur ultra-orthodoxe de Brooklyn – est offert à tous. Encore faut-il le savoir. Il y a quelques années, cette pratique avait mis le maire de New York de l’époque, Michael Bloomberg – lui-même juif, mais non orthodoxe –, dans tous ses états. L'accommodement avait été poussé trop loin, selon la Commission des droits de la personne de New York.

Aujourd'hui, l'écriteau indiquant les espaces séparés a été retiré. Toutefois, le bus continue de rouler discrètement, mais avec encore et toujours les hommes à l'avant et les femmes à l'arrière. Les rares passagers qui ne sont pas hassidim peuvent s'asseoir où bon leur semble – s'ils se sentent à l'aise de le faire. L’affaire est toujours devant la Commission des droits de la personne.

Malgré certains différends, les divers groupes de la communauté de Williamsburg finissent généralement par trouver une solution aux conflits, dit Samuel Stern, un activiste hassidique.

« Nous avons nos petites différences, mais il n'y a pas de conflit. Nous avons même fait cause commune avec les Latinos et les autres gens du quartier contre le projet d'incinérateur de déchets que voulait nous imposer la Ville de New York. Ensemble, nous avons gagné », donne-t-il en exemple.

Une cause commune a réussi à rallier les divers groupes de Williamsburg. Peut-être s’agit-il d’une voie à explorer pour rallier les hassidim et les résidents d’Outremont – encore plus si ces débats se déroulaient en français.

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