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Délateur des Hells Angels : « "Godasse" Gagné, il n’existe plus »

Après 19 ans derrière les barreaux pour le meurtre d'une gardienne de prison, Stéphane Gagné jure qu'il a tiré un trait sur sa carrière de criminel. Celui dont la tête « est mise à prix » pour avoir témoigné contre Maurice « Mom » Boucher s'est confié, sous haute surveillance, devant la Commission des libérations conditionnelles du Canada (CLCC).

Au lendemain de ses 47 ans, Stéphane Gagné arbore les muscles d'un homme qui a beaucoup de temps pour s'entraîner. C'est ce qui l'a aidé à passer au travers des sept années qu'il a vécu en isolement, dans une cellule exiguë, 23 heures sur 24.

Après de nombreux allers-retours en prison et une dernière peine de près de 20 ans particulièrement difficile, l'ancien motard tente de convaincre deux commissaires de la CLCC qu'il est prêt à bénéficier de sorties avec escorte. Un premier pas vers la liberté.

Le respect en échange de l'argent

Dès son enfance, Stéphane Gagné dit avoir souffert d’intimidation à l'école. Il souffrait d'un trouble de l'attention et étudiait dans une classe spécialisée.

Il a rapidement mis un premier doigt dans l'engrenage. « Quand je vendais de la drogue au secondaire, je ne me faisais pas écoeurer. J'ai compris que l'argent amenait le respect. »

Il abandonne vite les études et se concentre sur ce qui lui réussit bien. « Je regardais des véhicules et ils partaient. Ça me prenait moins de 30 secondes pour voler un véhicule », explique-t-il aux commissaires.

La vente de drogue dans Hochelaga-Maisonneuve, le château fort des Hells Angels, devient de plus en plus payante et il s'affilie aux motards « pour ne pas se faire tuer ».

Lors d'un séjour en prison, quatre rivaux - des Rock Machine - le coincent dans une cellule et lui demandent de marcher sur la photo du chef des Hells, Maurice « Mom » Boucher. Il refuse et se fait battre. À plusieurs reprises, il rejette la protection des autorités carcérales, puisque ça aurait été « mal vu » dans le monde interlope. Lui aussi tabasse un détenu.

« Vous étiez très à l'aise dans la violence extrême », note la commissaire Marie-Claude Frenette.

Le meurtre de Diane Lavigne

Pendant la guerre des motards, le surnommé « Godasse » Gagné cherche à prendre du galon au sein des Hells Angels.

Il réalise que le crime organisé amène « de belles femmes et de l'argent ». Il gagne de 1000 à 5000 $ par semaine. Mais ce n'est pas suffisant.

C'était connu dans le temps de la guerre que si tu ne tuais pas, tu ne montais pas.

Stéphane Gagné

Peu avant l'été 1997, un de ses amis, le motard André Tousignant, le prend à part et lui dit : « On a des screws à faire. J'ai pensé à toi. » Stéphane Gagné a senti qu'il ne pouvait pas refuser. « J'avais deux choix : aller voir la police ou dire non et j'étais mort. »

Le 26 juin 1997, il embarque à l'arrière d'une moto sur l'autoroute et suit une gardienne qui vient de sortir de la prison de Bordeaux. Arrivé à la hauteur de son véhicule, il tire sur la conductrice à quelques reprises. Diane Lavigne était la mère de deux jeunes femmes.

« Quelle était la différence entre tuer un Rock Machine et un gardien de prison? » demande à présent la commissaire Frenette au détenu.

« Le gardien de prison ne pouvait pas te tuer », répond Stéphane Gagné.

La commissaire rétorque que le motard s'était donné le droit « d'enlever la vie ».

« C'était un power trip. Je voulais mes patchs, j'adhérais aux valeurs. J'avais perdu de vue les valeurs de mes parents », confie Stéphane Gagné.

Le lendemain du meurtre, la femme de Stéphane Gagné regarde les nouvelles et affirme que ça doit être un « écoeurant » qui a commis le meurtre de Diane Lavigne. L’auteur du crime a honte et sort de chez lui.

Maurice Boucher, lui, va le féliciter. « On fera des juges, des [procureurs de la, NDLR] Couronne, des polices, c'est toute la même affaire », aurait dit le chef des Hells Angels, qui voulait déstabiliser le système judiciaire et s'assurer qu'il n'y aurait pas de délateur au sein de ses troupes.

Trois mois plus tard, Stéphane Gagné sera impliqué dans le meurtre d'un deuxième gardien de prison, Pierre Rondeau, et la tentative de meurtre de Robert Corriveau

« C'est un milieu sale, qui n'a pas de respect pour rien », réalise à présent le détenu.

De meurtrier à délateur

Après son arrestation en décembre 1997, Stéphane Gagné accepte de retourner sa veste et de témoigner contre ses anciens frères d'armes. En 2002, à l'issue d'un deuxième procès, Maurice Boucher sera condamné pour avoir commandé les assassinats.

Stéphane Gagné affirme être conscient que sa tête est mise à prix, mais il n'a aucun regret. Il réalise qu'il ne pouvait pas faire confiance à ses anciens confrères et raconte qu'il était toujours armé quand il allait les rencontrer.

« Connaissez-vous la blague des motards? C'est deux Hells Angels qui vont dans le bois. L'un dit : "Il fait noir et j'ai peur." L'autre répond : "Je vais avoir encore plus peur quand je vais repartir tout seul" », ironise Stéphane Gagné.

Les commissaires ne sont pas complaisants à l'endroit du détenu. « Vous avez un gros nombril, tout tourne autour de vous », fait remarquer Jean-Claude Boyer.

Stéphane Gagné affirme avoir cheminé et être sensible. Il dit avoir pris conscience de tout le mal qu'il a pu faire en vendant de la drogue et en entretenant la dépendance de ses clients.

Il a honte de ce qu'il a fait. « À ma révision judiciaire, j'ai pu m'excuser aux filles de Mme Lavigne. »

Il dit avoir tiré un trait sur la vie de bandit et sur la violence. « "Godasse" Gagné, il n’existe plus. Je suis redevenu le gars que mes parents ont élevé », prétend-il.

Une fois libre, il affirme qu'il aura toujours peur des représailles des Hells Angels.

Je n'irai pas dans les Pro Gym. Je vais tout faire vérifier par mon contrôleur. Si je mange au restaurant et que je vois quelque chose de louche, je vais payer et partir. Les bars, c'est fini à vie. […] J'ai des choses à respecter, si je retourne dans le milieu, je suis mort.

Stéphane Gagné

Sécurité compromise

Stéphane Gagné n'est pas craintif pour rien. Pendant son incarcération, il a été fréquemment menacé. Ses proches aussi. C'est pourquoi il a passé autant d'années en isolement.

Pendant son audience devant la CLCC, les responsables sont d'ailleurs très nerveux. Une grande partie de la rencontre se déroule à huis clos, pour des raisons de sécurité.

Pourtant, Stéphane Gagné n'en est qu'à l'étape de demander des sorties avec escorte où il sera « toujours, toujours, toujours » accompagné par un policier, explique son agente de libération conditionnelle.

Il est décrit comme « un bon travaillant » par son équipe de gestion de cas, qui soutient qu'il est devenu un « leader » parmi les détenus.

Il a une bonne conduite derrière les barreaux, mais deux incidents entachent son dossier. L'un en 2010, qui a mené au renvoi d'un aumônier, et l'autre en avril 2016. Ces deux événements ont été décrits lors du huis clos. Cela fait dire à un agent de libération conditionnelle « qu'il y a encore du travail à faire » avec le détenu, mais il recommande tout de même les sorties avec escorte. Son plan de sortie a également été abordé lors du huis clos.

En devenant témoin collaborateur, Stéphane Gagné a échappé à une deuxième accusation de meurtre prémédité. Il a écopé de l'emprisonnement à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans. En 2015, un jury lui a autorisé le droit d'en faire la demande après 19 ans derrière les barreaux, soit en janvier 2017. Son contrat prévoit qu'une fois libéré, il sera protégé et aura droit à une nouvelle identité.

La Commission des libérations conditionnelles n'a pas encore rendu sa décision concernant les sorties avec escorte.

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