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Déversement d'eaux usées : les baigneurs sur les plages montréalaises seront-ils avertis à temps?

Il y a un an, le déversement de milliards de litres d'eaux usées par la Ville de Montréal dans le Saint-Laurent a conscientisé les Montréalais aux lacunes de leur système de gestion des eaux usées. Chaque fois qu'il y a de fortes pluies, des eaux d'égout sont déversées dans le fleuve. Dans ce contexte, la baignade sur les nouvelles plages publiques pourra-t-elle se faire de façon sécuritaire?

Un texte d'Alexandre Touchette

Les arrondissements de Verdun et de Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles ont promis d'ouvrir des plages aux abords du fleuve pour le 375e anniversaire de Montréal. Toutefois, en cas de fortes pluies, ces plages seront contaminées par des eaux d'égout.

Durant l'été, la Ville de Montréal effectue un échantillonnage hebdomadaire de l'eau dans une centaine de points tout autour de l'île, mais trop souvent le public obtient ces données trop tard.

« Actuellement, quand on fait un échantillon, il faut attendre au minimum 30 ou 35 heures avant d'avoir les résultats. Pour éviter qu'on ait des mini-épidémies parmi les utilisateurs de la plage, il va falloir avoir un système blindé pour fermer la plage rapidement si la plage devient polluée. Et actuellement, la Ville de Montréal n'a pas un tel système en place », dit Daniel Green, président de la Société pour vaincre la pollution.

Daniel Green connaît bien les risques pour les baigneurs, puisqu'il a mesuré la contamination du fleuve en temps de pluie pour l'arrondissement de Verdun. Les échantillonnages menés une fois par semaine par la Ville de Montréal ne permettent pas de suffisamment protéger le public, croit-il.

Deux plages, deux réalités

Déjà, les résultats publiés sur le site web de la Ville permettent de voir que la qualité de l'eau est très différente dans les deux plages qui doivent ouvrir d'ici la fin de l'été prochain.

Une compilation des données d'échantillonnage d'un point situé en amont de la plage de Verdun et d'un autre à la plage de l'Est illustre cette différence.

Sur une cartographie effectuée par le Comité ZIP Jacques-Cartier, on trouve une dizaine de points de déversement entre les rapides de Lachine et la plage de Verdun.

Il y en a une cinquantaine entre le Vieux-Port et la plage de l'Est qui reçoit le cumul de tous ces déversements en amont, ce qui tend à polluer les berges plus souvent et pour une plus longue période qu'à Verdun.

« La plage de Verdun n'a pas beaucoup de surverse en amont et dans 5 % à 10 % du temps, la qualité n'est pas bonne, et ça, c'est en général après les fortes pluies. Par contre, il y a énormément de points de surverse en amont de la plage de l'Est; elle est quasiment contaminée un jour sur deux », dit Naysan Saran, programmeuse scientifique pour Environnement Canada et membre de Montréal-Info baignade

« Plus on se déplace vers l'est de l'île et plus l'effet cumulatif de toutes les surverses se fait sentir. Donc, quand il y une période de pluie les concentrations sont plus importantes et restent plus longtemps dans le cours d'eau », explique Émile Sylvestre.

En raison du fort courant dans le fleuve, la qualité de l'eau peut passer d'excellente à fortement contaminée en moins d'une demi-heure.

Il existe des technologies qui peuvent détecter la présence de bactérie E.Coli en moins de 30 minutes et qui permettraient d'assurer que les baigneurs ne soient pas contaminés par des bactéries pathogènes, selon le doctorant en génie environnemental et membre du groupe Info-baignade Montréal, Émile Sylvestre.

« Les risques sont majeurs, même si les surverses n'arrivent pas souvent. Donc selon notre étude, il y a une possibilité de bien gérer ce risque-là et de le communiquer, explique M. Sylvestre. C'est pourquoi on a développé une application qui permettrait de faire le lien entre les prévisions du modèle et le citoyen pour que le public soit mieux informé et que le risque soit minimisé. »

Les chercheurs Émile Sylvestre et Naysan Saran ont d'ailleurs proposé une solution dans le cadre du sommet Aqua-hacking en octobre dernier.

Ils ont remporté une bourse de 10 000 $ pour perfectionner un modèle d'intelligence artificielle capable de prédire la qualité de l'eau à partir des précipitations, du débit du fleuve et des données de la Ville sur les déversements.

En attendant de déterminer quelle technologie sera mise en place pour surveiller l'eau des plages, Daniel Green croit que Montréal devrait au minimum faire comme la ville d'Ottawa qui publie sur son site web les quantités d'égouts déversés dans les cours d'eau.

La mairesse Rouleau indique qu'un nouveau système de surveillance de la qualité de l'eau sera mis en place, mais que la technologie n'a pas encore été choisie.

Elle s'intéresse notamment au projet Info-baignade Montréal d'Émile Sylvestre et de Naysan Saran.

La Ville de Montréal estime toutefois que ces données brutes ne pourraient pas être facilement interprétées par le public.

Daniel Green, de la Société pour vaincre la pollution, n'est pas d'accord.

« Si le maire Coderre veut nous faire un beau cadeau au niveau de la transparence, eh bien, qu'il mette en ligne les déversements dans une belle cartographie. Comme ça, les gens pourraient regarder la carte du jour pour voir si Montréal pollue le Saint-Laurent et éviter d'être contaminés », dit M. Green.

Du côté de la Ville, on affirme que des modifications au réseau égout sont en cours pour réduire le nombre d'ouvrages de surverse en amont des deux plages.

Par exemple, à la plage de l'Est, un tuyau qui déversait directement sur le site va être déplacé en aval.

De plus, on tente de réduire la problématique des raccordements croisés à Pointes-aux-Trembles. Les drains de plusieurs maisons du secteur sont branchés à l'égout pluvial, plutôt qu'à l'égout sanitaire, ce qui fait que les eaux usées de ces maisons s'écoulent dans le fleuve, même par temps sec.

Enfin, le terrain de la plage de l'Est qui était occupé par une marina doit être décontaminé.

Malgré tous les problèmes qui touchent le lieu, la mairesse de l'arrondissement de Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles estime que l'aménagement d'une plage à cet endroit est justifié.

« Je continue à croire, et on est nombreux à le croire, que dans l'est de Montréal, il est aussi possible d'avoir une qualité d'eau et un environnement de qualité en mettant les efforts nécessaires », dit la mairesse de l'arrondissement, Chantal Rouleau.

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