CHRONIQUE – Une soirée mondaine au Théâtre du Nouveau Monde? Pas vraiment. Pas de tenues de soirée, ni de smokings, ni de robes longues, ni de rivière de diamants. Pas de luxueux carrosses aux roues incrustées d'or qui déposent les invités de marque au pied d'un majestueux escalier. Toutefois, il y a bien une porte de cuivre qui s'ouvre sur le cœur du théâtre national, berceau d'un inattendu drame.

Ce décorum, bien sûr, eût été d’un autre monde, une époque où, par exemple, un prince épileptique, exilé, parti se soigner dans les Alpes suisses, revient chez lui en ne s’attendant surtout pas à pénétrer les cercles fermés d’une bourgeoisie déjà gangrénée. Plus bon et naïf que véritablement idiot, le prince nommé ici Mychkine, sage dans son discours et menacé par son mal, baigne sans s’y attendre au cœur du duel que se livrent puissance et faiblesse, passion et jalousie, noblesse et mesquinerie, ainsi que vérité et mensonge.

C’est le récit qu’on nous a raconté jeudi soir au Théâtre du Nouveau Monde (TNM), puisque l’auteur Étienne Lepage et la metteure en scène Catherine Vidal, dans un élan créatif remarquable, ont redonné vie au complexe roman L’idiot, de Dostoïevski, et à ses personnages romanesques, dont la somptueuse et néanmoins paradoxale Nastassia Filippovna.

Si je parlais un peu plus haut de soirée mondaine, de carrosses dorés et de rivière de diamants, c’est que même si tout cela n’existe pas, les soirs de premières au TNM ont toujours quelque chose d’un peu unique et magique, un peu comme si tous les gens de théâtre se donnaient rendez-vous, comme si Lorraine Pintal et Loui Mauffette réussissaient par un doigté unique, avant même que les lumières de la salle ne s’éteignent et que les comédiens ne gagnent la scène, à créer un évènement presque mondain dans ce hall enclavé entre la billetterie et le zinc surchargé du Café du Nouveau Monde.

Jeudi, arrivé un peu plus tôt qu’à l’ordinaire, je me suis hissé sur un tabouret et accoudé au bar, un verre à la main, histoire de regarder tous ces « acteurs de l’imaginaire » pénétrer dans l’antre du dragon.

En prenant place, rien d’étonnant, j’ai croisé Loui Mauffette, attaché de presse, artiste en permanence, âme de ce théâtre et poète par essence. Il a toujours l’air inquiet, Loui, nerveux, fébrile, lors de ses premières. On s’est salué. Puis, il s’est retourné une seconde fois vers moi, en me disant, comme pour me prévenir : « Tu sais, ce soir, c’est L’idiot sur l’acide que tu vas voir. »

Et le cortège s’est mis en marche. Les acteurs, jeunes et moins jeunes, ont commencé à défiler et, comme le chante Aznavour, à « donner la parade à grand renfort de tambours ». Les agents aussi se sont glissés dans la foule. Il faut bien recruter. Les critiques ont cherché en l’artiste un allié. En couple, entre amis ou par grappes, les comédiens du paysage théâtral de Montréal s’étaient donné rendez-vous ce soir-là, comme à toutes les premières du TNM, pour discuter, parler fort, se moquer, jouer « les divas, les ténors », rigoler et surtout retrouver la confrérie et se rappeler qu’elle existe.

Puis, la voix de Lorraine Pintal s’est fait entendre. Le signal. Le silence.

J’ignore si cet Idiot émanait de paradis artificiels. Aveuglé comme un chevreuil au milieu de la 117, j’ai bien dû mettre moins d’une minute à me glisser dans cette fantasmagorie, dont je ne sais guère ce qu’aurait pensé Dostoïevski.

Il y avait le rythme et les personnages déboîtés par leur vie disloquée. Il y avait la beauté, l’impuissance et la cruauté d’une Nastassia qui marquent au fer rouge la première prestation d’Évelyne Brochu sur la scène du TNM. Il y a encore la beauté et la fausse fragilité d’Aglaia (Rebecca Vachon). Il y a encore et toujours la beauté du prince Mychkine, le renversant Renaud Lacelle-Bourdon. Il y a la folie d’une brochette de comédiens devant qui je m’incline.

Et il y a la démesure. La démesure des Russes bourgeois abandonnés au cancer qui les ronge, l’excès par amour cupide, l’immonde vénalité au mépris des valeurs morales, et l’outrance de sentiments putréfiés.

Or, heureusement, il y a aussi le prince, la bonté, la franchise, l’amour et un tout petit peu d’espoir, peut-être distribué sous forme de buvards.

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