Retour

Le sacre du printemps : défi pour les danseurs, Graal des chorégraphes

Le temps de six soirées, les Grands Ballets Canadiens (GBC) retrouvent le révolutionnaire Igor Stravinsky, avec un spectacle composé du Sacre du printemps et de L'oiseau de feu. Les danseurs de l'institution montréalaise se confrontent à des rythmes musicaux à part, dont rêvent des jeunes chorégraphes, après avoir été magnifiées par les plus grands.

Un texte d'Antoine Aubert

Alors que le directeur artistique des GBC se trouve empêtré dans une polémique à propos de la prochaine saison, on en oublierait presque que ses danseurs sont occupés à martyriser leurs corps pour Igor Stravinsky, mis de l’avant dans le programme 2017-2018.

Celles et ceux qui dénoncent le faible nombre de chorégraphes femmes employées par la compagnie montréalaise devraient être satisfaits. Si Le sacre du printemps a été confié au Français Étienne Béchard, la nouvelle version de L’oiseau de feu sera l’œuvre de l’Américaine Bridget Breiner.

Une grande première tourmentée

L’histoire pas comme les autres du Sacre du printemps a commencé dès le soir de sa première, le 29 mai 1913, à Paris. Alors que l’œuvre créée par le prodige de Lomonosov venait de commencer, les danseurs des Ballets russes menés par le légendaire Vaslav Nijinsky s’étaient retrouvés dans une fâcheuse posture : ils n’entendaient pas la musique, couverte par les cris et rires du public.

Ainsi, les harmonies tout sauf classiques ont surpris et déplu. Certains avaient alors moqué le « Massacre du printemps ». Autre grand compositeur de l’époque, Claude Debussy, présent dans la salle, avait parlé « d’une musique de sauvage avec tout le confort moderne ».

« C’est particulier, musicalement, confirme Étienne Béchard. À l’époque où ça a été composé, c’était déjà ultra moderne. Il y a des rythmiques qui partent dans tous les sens, des thèmes qui changent très vite. »

Si la première s’est transformée en désastre, l’avant-gardisme de Stravinsky a fini par l’emporter. Le Russe a même été porté en triomphe un an plus tard. Depuis, l’aura autour de cette musique évoquant le sacrifice d’une jeune fille au Dieu Printemps par de vieux sages n’a jamais perdu de sa force. Elle a fasciné les plus grands chorégraphes du 20e siècle, dont Pina Bausch et Maurice Béjart.

Étienne Béchard a lui-même dansé sur Le sacre imaginé par le maître français, au début des années 2000, alors qu’il travaillait pour sa compagnie à Lausanne. Devenu à son tour chorégraphe, il a eu en tête de s’attaquer lui aussi au mythe. « En créant ma version ici, c’est comme si je m’étais libéré de quelque chose », souligne-t-il.

Lutte des classes dans un planchodrome

Délaissant l’histoire traditionnelle du sacrifice, le jeune créateur, plus intéressé par les sujets d’actualité, utilise cette musique énergique pour aborder un sujet tout aussi empreint de brutalité : la lutte des classes sociales. Les gens de pouvoir et ceux qu’ils contrôlent s’affrontent autour d’une rampe de planche à roulettes, version moderne d’une arène romaine, où les puissants toisent les misérables.

Ceux parvenus en haut auront tôt fait de s’allier aux anciens ennemis pour dominer les moins bien nantis.

Étienne Béchard dit voir dans la violence des notes de Stravinsky un cadre musical parfait pour son sujet. Il évoque notamment ces passages plus calmes, un peu vicieux « où l’on a l’impression qu’on nargue quelqu’un, on les regarde avec dédain ».

Le public habitué aux versions classiques du Sacre devrait être surpris. Les danseurs eux-mêmes ont dû s’adapter, notamment en raison du décor imaginé par le Français.

« On travaille des muscles différents. Il faut aussi apprendre à atterrir sur le sol. Les hauteurs sont beaucoup plus importantes que lorsqu’on ne fait que sauter nous-mêmes », explique Hamilton Nieh, qui danse parmi la plèbe, là où se déroule principalement l’action.

Le roi des contretemps

Le danseur américain de 31 ans est habitué à Stravinsky. Il a notamment dansé sur le Sacre du Printemps de Stijn Celis à Montréal en 2012. Il connaît cette impossibilité à compter les temps contrairement à beaucoup d’autres œuvres classiques.

Les membres des GBC ont droit à une double portion de ces rythmes et dynamiques hors normes avec L’oiseau de feu, créé en 1910. Après la rampe de planche à roulettes d’Étienne Béchard, les danseurs ont dû s’habituer à utiliser des cordes qui forment le cadre d’une société conservatrice bouleversée par l’apparition d’un oiseau symbole d’émancipation et d’espoir.

Le décor imaginé par Bridget Breiner a meurtri les mains de plusieurs interprètes au moment des répétitions. Sans oublier les coups et bleus causés par les luttes entre des personnages confinés dans un espace réduit et peu lumineux où il n’est pas simple de se déplacer.

Décidément, Stravinsky aime faire souffrir ceux qui l’aiment.

Le sacre du printemps et L'oiseau de feu, du 15 au 24 mars au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts

Plus d'articles

Vidéo du jour


Recettes de Noël - Ragoût de boulettes de dinde et épinards