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En quelques heures, Marc Bergevin jouera son avenir à la tête du CH

BILLET - En avril dernier, au moment où il dressait le bilan de la catastrophique saison du Canadien, Marc Bergevin n'était pas passé par quatre chemins. Déplorant à maintes reprises un « problème d'attitude » au sein du vestiaire, le DG du Canadien avait annoncé que des changements majeurs allaient survenir dans la formation. « On ne peut pas espérer des résultats différents en gardant la même formule », avait-il expliqué.

Eh bien, nous sommes sur le point d’arriver au coeur de la tempête! Dans moins de 48 heures, quand le rideau tombera sur le premier tour du repêchage de la LNH, nous aurons une très bonne idée de ce qu’un directeur général prisonnier d’une camisole de force peut accomplir pour sauver sa peau et relancer une organisation dont le capital rétrécit d’année en année, comme une peau de chagrin.

Le portrait général est le suivant : depuis dix ans, le département de recrutement amateur du CH a nettement sous-performé par rapport aux autres organisations de la LNH. Or, la qualité du recrutement est justement le nerf de la guerre dans un système de plafond salarial provoquant d’incessants mouvements de personnel.

Depuis son arrivée aux commandes en 2012, parce que le recrutement de nouveaux talents était inadéquat, Marc Bergevin a constamment été forcé de combler ses besoins (avec un certain succès) en multipliant les transactions mineures, en pariant sur des joueurs autonomes en fin de parcours ou en récoltant des joueurs laissés pour compte par d’autres organisations.

En matière de recrutement (nombre de matchs disputés dans la LNH par des choix de repêchage), le CH se situait au 29e rang dans notre classement couvrant la période 2008-2015 et au 26e rang de notre classement de la période 2009-2016. L’organisation montréalaise flirtera avec le 20e rang dans notre classement de 2010-2017. Comme le Canadien possède le troisième choix au total du repêchage de cette année, tout indique que la situation ira encore en s’améliorant pour la période 2011-2018 (qui sera comptabilisée au terme de la saison 2018-2019).

Pour un directeur général assiégé comme Marc Bergevin, qui a absolument besoin de résultats immédiats, les effets concrets de cet éventuel redressement du département de recrutement amateur surviendront peut-être trop tard.

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Dans ce contexte, quand des transactions majeures surviennent (comme Subban/Weber, Sergachev/Drouin et Galchenyuk/Domi), elles n’augmentent pas la force de frappe du club. Elles n’ont pour effet que de déplacer des brèches. On déshabille Paul pour habiller Jean.

  • L’arrivée de Weber a réglé un problème de vestiaire et maintenu la présence d’un défenseur étoile sur le flanc droit de la première paire, mais le CH a perdu au passage son arrière le plus efficace pour faire circuler la rondelle.
  • L’arrivée de Drouin a permis au CH de mettre la main sur un talentueux et spectaculaire attaquant francophone, mais on l’a muté au centre (affaiblissant ainsi son apport offensif) parce que la formation était dénudée à cette position. Au passage, on a sacrifié le meilleur espoir de l’organisation à la ligne bleue tandis que le besoin de relève à cette position était criant.
  • L’arrivée de Domi ajoute une bonne dose de caractère, rajeunit l'équipe et maintient un intéressant niveau de talent sur le flanc gauche à l’attaque. Mais, joueur pour joueur, le CH y perdra probablement au change en ce qui a trait aux buts marqués. Pour une équipe sous la moyenne offensive de la LNH dans ce domaine, ce n’est pas un détail anodin.

Quand l’équilibre est aussi fragile et que la relève est aussi mince, la moindre défaillance prend des allures de catastrophes.

L’été dernier, Bergevin a lui-même alimenté le chaos en laissant filer son meilleur attaquant, Alex Radulov, et son meilleur défenseur gaucher, Andrei Markov.

Le départ de Markov, en raison d’une mésentente contractuelle, a fait perdre au CH un deuxième quart-arrière en l’espace de deux ans. La brigade défensive a ensuite généré 39 points de moins que lors de la saison 2016-2017. Dans la LNH, aucune équipe n’a subi une plus grande baisse de production de la part de ses arrières. (En passant, six des sept équipes qui ont vu la production offensive de leurs défenseurs chuter la saison dernière ont raté les séries.)

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Le repêchage de 2018 aura lieu dans quelques heures. La très difficile mission de Marc Bergevin consiste à utiliser le peu de cartes qu’il a dans son jeu pour accroître son butin. Par contre, l’expérience des dernières années démontre clairement que les cadeaux ne tombent pas du ciel.

A) Le troisième choix de la séance de sélection devrait normalement permettre au CH d’insérer un jeune joueur talentueux à son équipe dès la saison prochaine, même si la cuvée 2018 n’est pas qualifiée d’exceptionnelle.

À compter du troisième choix, les recruteurs s’entendent pour dire qu’on retrouve une grappe de cinq ou six joueurs différents, mais éventuellement capables de camper des rôles de premier plan.

Le meilleur buteur du groupe (et peut-être du repêchage au grand complet) est l’ailier droit Filip Zadina, des Mooseheads de Halifax. Zadina est un vrai sniper et le talent de marqueur est le plus rare et le plus cher sur le marché. Le meilleur attaquant de puissance disponible est l’ailier gauche Brady Tkachuk, de l’Université de Boston. Tkachuk excelle en espace restreint autour du filet. Il est compétitif et hargneux. Il n’hésiterait pas à bousculer sa mère pour marquer un but.

Mais le Canadien est aux prises depuis 20 ans avec une chaise vide au poste de premier centre, Bergevin n’a pas le choix d’envisager la sélection du pivot finlandais Jesperi Kotkaniemi, qui est répertorié quelques échelons plus bas.

Kotkaniemi est presque un an plus jeune que Zadina et Tkachuk, ce qui n’est pas à dédaigner. Il est un centre complet qui excelle dans les trois zones et dont la vision du jeu est supérieure à la moyenne. Son potentiel offensif est sans doute plus limité que ceux de Zadina et Tkachuk et, surtout, comme sa position est extrêmement exigeante, Kotkaniemi ne sera peut-être pas prêt à jouer à temps complet dans la LNH la saison prochaine.

Le dilemme des dirigeants du CH est donc loin d’être évident : choisir le meilleur talent disponible et l’insérer rapidement dans la formation, miser sur la combinaison caractère-talent ou combler la sempiternelle lacune à la position de centre, quitte à se montrer plus patients.

B) Le sort de Max Pacioretty pourrait grandement orienter la décision que prendra le CH avec sa sélection de premier tour.

Le flanc gauche à l’attaque est présentement la seule position où le Tricolore jouit d’une certaine profondeur, même après avoir échangé Galchenyuk.

L’organigramme du CH affiche présentement Pacioretty, Domi, Artturi Lehkonen et Charles Hudon sur le flanc gauche.

Échanger Pacioretty contre un joueur de centre (les rumeurs évoquent le nom de Ryan O’Reilly des Sabres de Buffalo) pourrait permettre à Claude Julien de réinsérer Jonathan Drouin à l’aile gauche (sa position naturelle). Ou encore, l’acquisition d’un centre de cette qualité pourrait simplement permettre à Drouin de glisser dans un rôle de second centre, à Philip Danault de devenir le troisième et à Jacob De La Rose de prendre les commandes d’un quatrième trio. On parlerait ici d’une amélioration majeure à la formation.

La sélection de Zadina (un ailier droit) ou de Tkachuk (un ailier gauche) procurerait par ailleurs au CH une banque de six ailiers respectables pour ses trois premiers trios. Outre l’un de ces deux espoirs, on retrouverait dans ce groupe Brendan Gallagher, Paul Byron, Domi, Lehkonen et Hudon.

Il faut toutefois garder en tête que Pacioretty, malgré ses difficultés de la dernière saison, est le dixième buteur de la LNH depuis la saison 2012-2013. Et ce, même s’il n’a jamais joué en compagnie d’un vrai centre numéro un. Dans la catégorie des échanges ayant pour effet de déshabiller Paul pour habiller Jean, celle-ci pourrait aussi avoir des effets pervers. Les départs simultanés de Galchenyuk et Pacioretty signifieraient une perte de 40 à 50 buts dont une portion ne serait pas nécessairement remplacée.

Au bout du compte, toutes ces manoeuvres ne régleraient toutefois pas le problème criant sur le flanc gauche à la ligne bleue, où l’on ne retrouve aucun arrière capable de compléter une première paire.

Quinn Hughes, un électrisant quart-arrière gaucher américain de 1,75 m (5 pi 9 po), sera aussi repêché très tôt vendredi soir. Hughes, qui porte les couleurs de l’université du Michigan, dicte constamment l’allure du jeu. Insérez-le dans un match et il risque fort d’être celui, parmi les deux équipes, qui touchera le plus souvent à la rondelle.

Mais si le CH sélectionne un arrière, les lacunes à l’attaque demeurent. Choisissez votre poison, comme dit un vieil adage anglophone.

C) Le marché de l’autonomie et la considérable marge de manoeuvre financière dont jouit le Canadien font rêver énormément de partisans. Il vaut toutefois mieux garder des attentes modestes de ce côté.

L’Association des joueurs et la LNH s’étant entendues sur un plafond salarial de 79,5 millions pour la saison 2018-2019, le CH jouira d’une marge de manoeuvre d'environ 19 millions et comptera déjà 21 joueurs sous contrat. C’est considérable et ça permettra à Marc Bergevin de se montrer extrêmement combatif le 1er juillet prochain.

N’oublions toutefois pas que le marché n’est pas particulièrement attrayant et que Montréal ne sera pas la seule organisation capable de dépenser cette journée-là.

En fait, au moins huit organisations dont les formations sont presque complétées auront au moins autant d’argent à dépenser que le CH. Les Golden Knights de Vegas (plus de 30 millions), l’Avalanche du Colorado (plus de 27 millions), les Canucks de Vancouver (plus de 27 millions), les Maple Leafs de Toronto (plus de 26 millions) et les Flyers de Philadelphie (plus de 22 millions) figurent parmi les équipes les mieux armées pour cette journée de l’année où les directeurs généraux ont l’habitude de surpayer et de commettre leurs plus fâcheuses erreurs.

Mettre le paquet pour un centre comme John Tavares ou un arrière comme John Carlson vaudra sans doute le coup si l’un ou l’autre est encore disponible. Mais la compétition sera extrêmement féroce et les chances de réussite seront assez minces.

Pour le reste, lancer des millions et des années de contrat par les fenêtres pour calmer l’impatience des partisans ne ferait que créer des problèmes supplémentaires.

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De façon générale, les partisans du CH s’attendent à voir souffler un fort vent de renouveau sur leur équipe au cours des prochaines heures. C’est un peu ce qui avait été promis lors du bilan de saison du mois d’avril.

Compte tenu de tout ce qui précède, il y a toutefois des limites à ce que Marc Bergevin pourra accomplir.

Il sera par ailleurs intéressant de voir, puisqu’il se trouve personnellement dans une position précaire, si le DG du Canadien dérogera à sa ligne de conduite habituelle en optant pour des remèdes plus attrayants à court terme, mais susceptibles de compliquer la vie d’un éventuel successeur.

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