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Est-ce vraiment le 375e anniversaire de Montréal?

CHRONIQUE - C'est l'histoire d'un gars qui a voulu vérifier si c'était vraiment le 375e anniversaire de Montréal. Attendez deux secondes avant de me traiter de fou!

Je ne remets pas en question que Jeanne Mance et Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, ont fondé le 17 mai 1642 une ville qui allait devenir le Montréal moderne. Ça, c'est hors de tout doute. (Mais, croyez-moi, je suis allé vérifier si la France utilisait bien, en 1642, notre calendrier grégorien, et non l'ancien calendrier julien, ce qui aurait faussé la date.) Malgré tout... je suis journaliste. C'est mon travail de poser des questions embêtantes.

Parlant de questions, en voici une « vite, vite » : si Montréal a été fondée en 1642, en quelle année la ville a-t-elle eu son premier maire?

1643?

1701?

Le premier maire de Montréal, Jacques Viger, est entré en poste en 1833. La Ville de Montréal (avec un « V » majuscule, ce qui dénote l'institution et non l'endroit géographique) a été officiellement créée par la législature du Bas-Canada lorsqu'elle a été incorporée, en 1832.

Donc, la Ville de Montréal qu'on reconnaît – avec son maire, son conseil municipal, ses armoiries – n'a pas 375 ans, mais 185 ans. Pourquoi ne célèbre-t-on pas le 185e anniversaire, plutôt que le 375e?

Pour l'historien Paul Andé Linteau, l'année 1832 n'a pas de signification particulière. Il s'agit simplement d'un changement dans la façon dont on administrait les villes à l'époque. Il fait d'ailleurs remarquer que la Ville de Québec a aussi été incorporée le même jour.

« C’est une date parmi tant d’autres dans l’évolution d’une ville. L’incorporation, c’est juste une forme d’institution municipale, lance-t-il. Il ne faut pas faire un fétichisme de la première incorporation. Montréal existait bien avant ça. C’était une ville bien avant ça. Au moment de la première incorporation, il y a plus de 30 000 habitants dans la ville. »

Une ville, après tout, c'est pas mal plus qu'une Ville. On ne vient pas visiter Montréal pour admirer sa gestion. Le groupe Beau Dommage n'a pas écrit de chanson à propos de son conseil municipal.

Mais, si je me rappelle bien mes cours d'histoire au secondaire, Maisonneuve a fondé Ville-Marie, et non Montréal. D'ailleurs, dans une carte produite par la Marine française en 1744, montrant les villes et villages établis sur l'île de Montréal, on voit clairement que la plus grosse municipalité se nomme Ville-Marie. Il n'y a pas de ville nommée Montréal.

« C’est absolument faux de dire qu’on a fondé Ville-Marie et qu’après ça, comme par la pensée magique, c’est devenu Montréal, réplique M. Linteau. Ça s’est toujours appelé Montréal. Ça n’a jamais cessé de s’appeler Montréal. »

L'historien explique que le sieur de Maisonneuve voulait appeler sa ville « Ville-Marie », en honneur de la vocation religieuse de la nouvelle colonie. Mais les habitants, eux, privilégiaient sans doute plus le nom Montréal, même si, pendant un bon moment, les deux noms étaient utilisés dans des documents officiels. L'Église catholique a d'ailleurs tenu mordicus au morceau. L'archevêque de Montréal était jadis appelé l'archevêque de Marianopolis (« ville de Marie » en grec), selon M. Linteau. Il y a aussi un collège du même nom. Puis, bien sûr, il y a l'arrondissement de Ville-Marie, qui comprend entre autres le centre-ville et le Vieux-Montréal.

« C’est le nom Montréal qui finit par l’emporter. D’ailleurs, très vite, on désigne les habitants de Montréal comme les "Montréalistes" et non pas les "Marianistes", illustre M. Linteau. C’est révélateur. Ça s’est toujours appelé Montréal. »

En parlant de Ville-Marie, avant 1883, le territoire de la Ville de Montréal se résumait grosso modo au territoire de l'actuel arrondissement de... Ville-Marie :

Puis, dans les décennies qui suivent, la Ville de Montréal annexe rapidement plusieurs villes et villages et prend de plus en plus l'aspect qu'on reconnaît. En fait, selon le livre Une brève histoire de Montréal, de M. Linteau, le territoire de la Ville de Montréal est cinq fois plus grand en 1918 qu'en 1867. C'est encore plus amusant quand on voit tout ça se déployer sur une carte animée. Sentez-vous bien à l'aise de l'accompagner de la musique de votre choix :

Et c'est sans compter, bien sûr, la vague de fusions qui a eu lieu en 2002.

Voulez-vous savoir en quelle année votre quartier s'est greffé à Montréal? J'ai recensé une trentaine d'anciens villages et de villes annexés à Montréal. Dans le graphique qui suit, vous pouvez voir l'année de fondation de la municipalité, ainsi que la date d'annexion. Vous pouvez donc fêter l'anniversaire de votre adhésion à Montréal!

Nous voyons donc que la Montréal qu'on connaît s'est bâtie petit à petit au fil des siècles, avalant au passage plusieurs villes et villages avec leurs propres histoires et leurs propres identités.

Une collègue m'a fait remarquer l'autre jour que les Montréalais ont bien plus tendance à se rattacher à leur quartier de naissance (« je suis un p'tit gars d'Hochelag' », « j'ai grandi à Saint-Henri ») qu'à Montréal. Est-ce un vestige de ce passé fragmenté? Peut-être. (De mon côté, j'ai grandi à Saint-Hubert, sur la Rive-Sud. Ne venez pas me dire que j'ai grandi à Longueuil, même si ma ville natale a fusionné avec cette dernière en 2002! J'imagine que c'est la même chose pour les gens de Lachine ou de Verdun.)

L'avant Ville-Marie

L'histoire de Montréal ne débute pas le 17 mai 1642, loin de là.

Ne passons pas sous silence le village amérindien d'Hochelaga, que Jacques Cartier a visité en 1535. Les vestiges de ce village n'ont jamais été retrouvés, mais Jacques Cartier décrivait une bourgade entourée d'une palissade, abritant quelque 1000 habitants. Malheureusement, lors de son retour sur l'île en 1541, Hochelaga semble avoir disparu. Rien d'anormal, selon Christian Gates St-Pierre, professeur adjoint au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal. Les Iroquoiens du Saint-Laurent avaient un style de vie semi-sédentaire, et abandonnaient fréquemment leurs villages après 20 ou 30 ans, lorsque les terres devenaient infertiles.

Lorsque Samuel de Champlain débarque en 1611, il affirme que l'île est déserte, les Iroquoiens du Saint-Laurent ayant disparu, vraisemblablement à la suite de conflits avec les Iroquois (une fédération de Nations amérindiennes provenant de l'actuel État de New York et du sud de l'Ontario), selon M. Gates St-Pierre.

Mais, en fait, Montréal (ou Ville-Marie) n'a même pas été le premier établissement européen sur l'île. En 1611, soit 31 ans avant la fondation de Ville-Marie, Samuel de Champlain a établi la place Royale sur l'actuel emplacement de la Pointe-à-Callière. Or c'était un poste de traite saisonnier, et non une ville.

L'emplacement de la place Royale semblait être bon : c'est ce même endroit que Maisonneuve a choisi pour fonder Montréal. Non seulement ça, mais le lieu a aussi servi de poste de traite amérindien il y a 2000, 3000, voire 4000 ans, selon M. Gates St-Pierre.

« Ça a été un lieu de commerce important pour les premiers colons [français], mais ça a été un lieu de commerce important pour les Nations autochtones aussi. On a des points en commun comme ça dans nos histoires, qu’on tend à ignorer, mais qui font qu’on est plus proches qu’on le pense parfois, illustre M. Gates St-Pierre. On a tendance à penser que nous et les Autochtones sommes des groupes surtout différents. C’est vrai que nous avons des différences, mais nous avons aussi des points communs. »

Le Vieux-Montréal contient d'ailleurs une des plus grandes concentrations de vestiges archéologiques, dont certains remontent à 5000 ans, selon M. Gates St-Pierre. Pour vous donner une idée, la grande pyramide de Gizeh a à peu près 4600 ans. Ça date, quoi. Et, justement, le maire de Montréal, Denis Coderre, a l'intention de souligner cette année ce fait en ajoutant un symbole des Premières Nations au drapeau de Montréal (qui, soit dit en passant, date seulement de 1939).

Oui, Montréal a été fondée il y a 375 ans. Mais l'histoire (et la préhistoire), c'est plus compliqué que ça. Montréal, c'est un beau gros mélange. Célébrons Montréal avec 375 chandelles! Mais soyons conscients qu'on les pose sur un gâteau fait de centaines d'ingrédients.

Bon, j'ai une rage de sucre.

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