Retour

Fuites médiatiques : la police de Gatineau a voulu semer la « crainte » dans ses rangs

À l'instar de la police de Montréal, le Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG) a déployé d'importants efforts pour trouver l'auteur de présumées fuites médiatiques, mais aussi pour s'assurer que son effectif craindra, à l'avenir, de parler à des journalistes, a-t-on appris mercredi à la commission Chamberland. Il appert toutefois qu'une de ces fuites n'en était pas vraiment une.

Un texte de François Messier

Selon l’inspecteur Sylvain Renaud, de la division des normes professionnelles et des affaires internes de la police de Gatineau, pas moins de 36 policiers ont été interrogés dans le cadre de cette enquête disciplinaire qu’il a menée à compter de l’été 2013. L’enquête a duré jusqu’en janvier 2014, mais n’a débouché sur aucune sanction.

L’enquête avait été ouverte après que le journaliste Pierre-Jean Séguin de TVA Nouvelles eut diffusé deux reportages concernant l’enquête qui a mené à l’arrestation d’Anthony Parker, un homme soupçonné d’avoir commis une série de vols qualifiés avec une arme de poing.

Le premier, diffusé le 12 juin, avait révélé que la filature de l’homme avait été interrompue. Le second, le 19 juin, présentait des images de l’opération policière qui a mené à l’arrestation de M. Parker. Dans ce second cas, la police avait été intriguée de constater qu’un caméraman de TVA était présent sur place avant même que des policiers ne tentent de l’arrêter.

Témoignant plus tard en après-midi, le journaliste Séguin a reconnu sans détour que l'histoire du 12 juin reposait bel et bien sur des sources journalistiques. Celle du 19 juin était toutefois le fruit d'une pure coïncidence : il passait dans le secteur avec son caméraman lorsqu'il a aperçu des policiers en civil, arme au poing. Les deux hommes sont donc arrêtés pour voir ce qui se tramait.

Ce second événement a pourtant été déterminant dans la décision d’ouvrir l’enquête, a expliqué l'inspecteur Renaud. En diffusant des images des policiers qui avaient voulu arrêter M. Parker, a-t-il dit, TVA avait mis leur sécurité à risque. La tentative d'arrestation avait échoué, et Anthony Parker s’était retranché dans son logement. Il n’a été arrêté que plusieurs heures plus tard.

Selon le témoin, l’enquête disciplinaire poursuivait un double objectif. « Un, c’est d’attraper celui qui est à l’origine des fuites, et deux, si ça ne fonctionne pas, au moins instaurer une crainte suffisante et faire comprendre que la direction du service prend ce type de fuites au sérieux et ne les tolère pas ».

Ceux qui parlaient aux journalistes devaient comprendre qu'ils étaient à risque de recevoir une « sanction assez significative ».

« Mettre une pression pour que le coulage cesse »

Les 36 policiers interrogés dans le cadre de l’enquête se sont fait poser une série de questions visant à déterminer leur proximité avec quiconque pouvait travailler dans des médias, qu’il s’agisse non seulement de journalistes, mais d’animateurs, de recherchistes, de preneurs de son, voire de secrétaires.

« As-tu communiqué avec un ou des journalistes, ou quelqu’un qui travaille dans les médias, ou quelqu’un qui pourrait avoir refilé de l’information aux médias directement ou indirectement, par courriel, texto, téléphone ou tout autre moyen? », a-t-on notamment demandé aux 36 policiers.

« Est-ce que tu connais quelqu’un qui travaille dans les médias, ou tu fais une activité sportive ou sociale dans laquelle tu côtoies quelqu’un des médias, ou tes enfants font des activités avec les enfants de quelqu’un qui travaille dans les médias, ou quelqu’un des médias vit dans ton voisinage? » était une autre des questions posées.

« J’ai ratissé le plus large possible », a reconnu M. Renaud, afin d’éviter qu’un policier puisse s’en tirer avec des questions trop étroites, ciblant par exemple un journaliste précis. Les policiers interrogés étaient obligés de collaborer à cette enquête, a-t-il précisé, puisqu’ils étaient convoqués à titre de témoins et non de suspects.

Entre cinq et dix policiers se sont par ailleurs vu demander s’ils seraient prêts à se soumettre au test du polygraphe dans cette affaire. Mais, selon l’inspecteur Renaud, il ne s’agissait que d’un bluff, puisque le SPVG n’a jamais eu l’intention d’aller de l’avant avec cette technique, et ne l’a d’ailleurs pas fait.

« C’est pour mettre une pression, pour que le coulage cesse », a-t-il expliqué.

Dans le cadre de son enquête, Sylvain Renaud a aussi vérifié les registres téléphoniques des policiers ciblés, afin de vérifier s'il pourrait y retrouver les numéros de Pierre-Jean Séguin, mais aussi des journalistes Éric Charron et Mathieu Locas, du 104,7 FM, et de l'animateur Louis-Philippe Brûlé, de la même station.

En contre-interrogatoire, l'avocate représentant Québecor Media, et donc le journaliste Séguin, a suggéré au témoin que de telles enquêtes pouvaient contribuer à instaurer un climat malsain au sein du service de police.

Ce climat est plutôt créé par les policiers qui parlent aux journalistes, a répondu Sylvain Renaud, selon qui ces enquêtes contribuent plutôt à « rassurer » les policiers qui sont sur le terrain et qui craignent pour leur sécurité.

Une filature de Pierre-Jean Séguin envisagée

Le SPVG a par ailleurs brièvement envisagé l’idée de mettre le journaliste Pierre Jean Séguin sous filature à l’hiver 2016, après que ce dernier eut révélé « une technique secrète d’enquête » utilisée dans le cadre d’une affaire de meurtre qui avait été très médiatisée, a révélé Sylvain Renaud.

Les enquêteurs au dossier étaient mécontents que cette technique ait été ébruitée, et le SPVG avait conséquemment décidé d’ouvrir une enquête disciplinaire dans l’espoir de trouver qui avait parlé au journaliste. L’enquête a finalement été « superficielle », a dit le témoin.

L’idée de mettre le journaliste sous filature a été avancée dans le cadre d’une discussion sur un plan d’enquête réunissant M. Renaud, l’inspecteur-chef de la division des enquêtes criminelles et deux lieutenants-détectives, a indiqué Sylvain Renaud.

Ce dernier affirme qu’il a immédiatement accueilli l’idée par une « fin de non-recevoir », puisqu’il savait que des décisions de la Cour suprême du Canada protégeaient les sources journalistiques.

Si quelqu’un avait insisté pour procéder de la sorte, a indiqué le témoin « j’aurais demandé à mon directeur de confirmer qu’il acceptait qu’on utilise cette technique d’enquête », a précisé M. Renaud. « Je sais pertinemment qu’il aurait refusé. »

Cette intervention a mis fin à la question« ultrarapidement », a dit M. Renaud.

À ce sujet, Pierre-Jean Séguin a souligné au juge Chamberland qu'il avait pris la peine de valider ses informations auprès de la responsable des communications de la police de Gatineau avant de la diffuser. Le suspect était alors derrière les barreaux, de sorte qu'aucun tort ne pouvait être causé à l'enquête.

Plus d'articles

Commentaires

Vidéo du jour


Un avion s'écrase dans un arbre





Rabais de la semaine