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Gaétan Barrette a-t-il retardé un projet pour des raisons politiques?

Un important projet de pédiatrie a été retardé d'un an en raison d'une lettre qui n'a jamais été envoyée. Le ministre de la Santé met la faute sur une adjointe. Mais Enquête a appris que Gaétan Barrette pourrait avoir mis le projet en attente pour ne pas favoriser une circonscription péquiste.

Un texte de Madeleine Roy d’Enquête

Pour permettre aux enfants de la Rive-Sud d’être traités à Longueuil plutôt qu’à Montréal, une équipe de directeurs et de médecins a mis au point un projet pour regrouper au même endroit les services de pédiatrie spécialisés. Un projet soutenu par le ministre Gaétan Barrette, selon un document obtenu par Enquête.

En février 2017, l'équipe qui pilotait le projet au ministère de la Santé écarte l’Hôpital Charles-Le Moyne, qui se trouve dans la circonscription libérale de Laporte. On opte plutôt pour l'Hôpital Pierre-Boucher, qui se trouve dans la circonscription de Taillon, représentée par Diane Lamarre, homologue du ministre Barrette en tant que porte-parole de l’opposition en matière de santé. Tout le monde était d’accord.

Pourtant, depuis, le projet a disparu des écrans radars.

Selon deux sources confidentielles, le sous-ministre associé a présenté le dossier au ministre Barrette et est revenu en disant : « C’est une bonne idée, mais après les élections ».

Il a été compris, à l’interne, que le ministre ne souhaitait pas favoriser la circonscription péquiste au détriment de la circonscription libérale avant la prochaine élection générale qui aura lieu en octobre 2018.

Il est de notoriété publique que le ministre de la Santé et la députée de Taillon sont à couteaux tirés depuis des années. Gaétan Barrette a déjà traité Diane Lamarre d’« ignorante », d’« architecte du néant » et d’« épileptique ».

Il l’a accusée d’avoir été « en conflit d’intérêts permanent » et d’avoir toléré un stratagème de surfacturation qui désavantageait les clients des pharmacies à l’époque où elle était présidente de l’Ordre des pharmaciens du Québec.

Diane Lamarre a quant à elle évoqué la possibilité d’entreprendre des recours juridiques pour que le ministre change d’attitude à son égard.

Barrette nie retarder le projet

Le ministre de la Santé nie avoir mis en attente le projet de réorganisation de la pédiatrie sur la Rive-Sud pour des raisons politiques.

En entrevue avec Enquête, le ministre a montré une lettre qui prouvait que le dossier suivait son cours. Cette lettre, datée du 16 mars 2017, devait parvenir à neuf des plus hauts gestionnaires des établissements de soins de santé de la Montérégie. Elle annonçait que la mise en oeuvre de la phase 1 du projet pouvait commencer. Elle indiquait les prochaines étapes à franchir et donnait un échéancier précis.

Les sources consultées pour ce reportage n’avaient jamais vu cette lettre. Enquête a demandé au ministre de lui fournir la preuve qu’elle avait été envoyée.

Une semaine après l’entrevue, le ministre nous a rappelés pour dire que la lettre n’avait pas été envoyée. Il explique que le sous-ministre associé a donné la lettre à l’une de ses adjointes, mais que celle-ci, par erreur, ne l’a pas envoyée et que personne ne s’en est aperçu jusqu’à ce jour... un an plus tard.

Dans une dernière tentative visant à prouver que le dossier n’était pas en veilleuse, le ministre a fait parvenir à Enquête une série de courriels qui traitent du projet.

Tous, sauf un, ont été envoyés après le 2 novembre 2017, date à laquelle Radio-Canada a demandé une entrevue au ministre Barrette. Notre demande d’entrevue exposait clairement que nous voulions savoir pourquoi le dossier de la réorganisation de la pédiatrie sur la Rive-Sud n'avançait plus.

Le seul courriel précédant notre demande d’entrevue a été envoyé au ministère en octobre 2017 par le directeur des services professionnels de l’Hôpital Pierre-Boucher. Il contenait le rapport du comité de travail, déposé en janvier 2017, qui proposait de regrouper les soins spécialisés dans un seul hôpital. Il contenait aussi une copie d’un courriel qui prouvait que le rapport en question avait été envoyé au sous-ministre associé le 30 janvier 2017, neuf mois plus tôt.

Maintenant que le dossier est « sur son bureau », le ministre Barrette assure qu’il s’en occupera personnellement.

L'opposition réclame une enquête

À la suite de la diffusion de notre enquête, les porte-parole en matière de santé du Parti québécois et de la Coalition avenir Québec ont réclamé une enquête.

« On est en train de finaliser la rédaction d’une lettre à la commissaire à l’éthique, Mme Ariane Mignolet, pour qu’elle fasse la lumière complète sur cette situation parce que c’est vraiment très troublant », a affirmé la députée péquiste Diane Lamarre en entrevue à Radio-Canada.

Le député caquiste François Paradis demande aussi une enquête.

Pour sa part, le premier ministre Philippe Couillard s'est porté à la défense de son ministre de la Santé, affirmant que son gouvernement n'a jamais retardé un projet pour des raisons politiques. « M. Barrette a toute notre confiance », a-t-il dit.

Jeudi après-midi, Gaétan Barrette a commenté le reportage d’Enquête qui sera diffusé jeudi soir.

« J’ai des milliards de dollars de projets sur mon bureau. La grande difficulté pour n’importe quel ministre de la Santé, c’est l’ordonnancement, le choix. […] Avez-vous entendu parler d’un problème de desserte de service en pédiatrie sur la Rive-Sud ? Il s’agit d’un excellent projet, mais j’ai des choix à faire, qui ne sont pas toujours simples. J’ai annoncé récemment un centre mère-enfant à Saint-Jean-sur-Richelieu, en Montérégie. Aux dernières nouvelles, c’est un comté péquiste », a illustré le ministre.

« Sachez que ni l’hôpital Charles-Le Moyne ni l’hôpital Pierre-Boucher n’ont priorisé cette affaire-là, a aussi lancé le ministre. C’est une créature de fonctionnaires du ministère de la Santé qui ont travaillé sur une idée. »

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