Vingt-cinq ans après sa mort, les FrancoFolies de Montréal rendaient hommage à Serge Gainsbourg deux fois plutôt qu'une, vendredi, avec un spectacle d'ouverture qui nous présentait son œuvre à l'identique, ainsi que revisitée en mode symphonique.

Un texte de Philippe Rezzonico

Arthur H, Jane Birkin et l'Orchestre symphonique de Montréal dirigé par le chef Simon Leclerc étaient les têtes d'affiche de cet hommage aux intentions diamétralement opposées à la Maison symphonique.

En première partie, on présentait dans son intégralité le disque phare de l'œuvre de Gainsbourg, Histoire de Melody Nelson, paru il y a 45 ans cette année. Une félicité annoncée pour les amoureux de Gainsbourg qui ont écouté à satiété cet album connu de plusieurs générations, mais, qui sait, peut-être un sacrilège pour le principal intéressé qui n'avait jamais interprété l'album dans son intégralité. Allez donc savoir...

Pour les artistes, la tâche était d'autant plus ardue. Pas d'interprétation libre, ici. Ni vocale ni instrumentale. On tentait de reproduire à l'identique les chansons qui fusionnent rock et univers classique, arrangements originaux de Jean-Claude Vannier de 1971 en prime. Le meilleur copié-collé qui soit, en définitive. Plus casse-gueule que ça...

En dépit de toutes ces contraintes, Arthur H (dans le rôle de Gainsbourg), Stéphanie Lapointe (dans le rôle de Jane Birkin), le trio formé de Jocelyn Tellier (guitare), de Jean-François Lemieux (basse) et de Tony Albino, ainsi que l'Orchestre symphonique de Montréal ont réussi un tour de force.

Arthur H, probablement celui dont la voix est la plus proche de celle de feu Gainsbourg, était comme un poisson dans l'eau. Éclatant dans son complet rouge, il souriait comme un gamin qui a volé des sucettes à France Gall. Arthur H a survolé les chansons comme si elles étaient siennes, sans faire de mimétisme. Il a respecté le texte et les tempos, mais le phrasé (à l'occasion) et le timbre étaient les siens. Du respect, mais pas d'usurpation.

Si Tellier, Lemieux et Albino jetaient plus souvent un œil sur les partitions posées sur des lutrins, personne ne boudait son plaisir. L'histoire de Melody Nelson est un disque où la basse prédomine et Lemieux s'en est donné à cœur joie.

Il n'y a que durant la première chanson, « Melody », que le calibrage a fait défaut. Les premières paroles d'Arthur H étaient noyées dans le mix et l'arrivée de l'orchestre (à 3 minutes et 8 secondes sur le disque) avait moins de souffle que sur la version studio. Tout était rentré dans l'ordre au terme de la chanson de 7 minutes et demie.

Les échanges entre le trio et l'orchestre étaient somptueux et mordants. Les courts moments de conversation entre Gainsbourg et Birkin sur disque (notamment durant « Ballade de Melody Nelson ») étaient partagés entre Arthur H et Stéphanie Lapointe, installée dans les hauteurs de la Maison symphonique.

L'interaction entre le chanteur, le trio et l'orchestre pendant « L'hôtel particulier » était exemplaire, surtout lors du passage avec les vents. Ça dégoulinait de funk durant « En Melody » et au terme de « Cargo culte », ultime composition de près de huit minutes, j'ai bien cru que tous les spectateurs allaient s'envoler vers le haut plafond, comme les voix de la chorale. Sur disque, le plaisir dure 28 minutes. Ici, ce fut à peine plus long en raison des pauses entre chaque morceau. Quand Arthur H a brandi les poings sous l'ovation, il résumait à la perfection le sentiment des artistes et des spectateurs. « Yes! » aurait probablement lancé Melody.

Gainsbourg symphonique

Au retour de la pause, c'était le Gainsbourg revisité avec l'OSM, Jane Birkin et son accompagnateur, le pianiste Nobuyuki Nakajima, qui a concocté de nouveaux arrangements. Changement de proposition artistique et de ton, par le fait même. Quand on vient d'entendre la version ultime du disque phare d'un artiste, veut-on des relectures? Tout dépend de l'intention.

« La chanson de Prévert », tiens : tempo accéléré, cordes en pizzicato, ajout de cor, puis de la flûte traversière. Peut-être un peu chargé, mais une structure musicale qui tient fort bien la route. « Ballade de Johnny Jane »? Splendide, avec sa douce mise en bouche au piano et son chant délicat. « L'anamour? » Une version pimpante intéressante, plus proche de la fiesta que de la baise, mais ça marchait.

En revanche, quand on ajoute des arrangements simplement pour le plaisir de rajouter des arrangements, ça devient lourd, pour ne pas dire lourdaud. « Les dessous chics », par exemple : une ouverture digne d'une charge de cavalerie avec des ponts instrumentaux d'une densité monstre entre chaque couplet? Raté. « Requiem pour un c. ». qui se perd dans un magma sonore? Pas terrible. « Baby Alone In Babylone » avec une finale digne d'un western filmé en technicolor de 1967? La ligne est mince entre le grandiose et le grandiloquent. Sergio Leone, lui, avait saisi la nuance.

Durant un peu plus d'une heure, les chansons de Gainsbourg ont été soit magnifiées, soit mutilées à peu près à parts égales. Peut-être qu'un autre soir, Jane Birkin aurait pu sauver la partie du navire qui prenait eau, mais ça n'allait pas très bien de son côté non plus.

La grande artiste affichait le poids des ans (une grave maladie auto-immune), les tragédies de la vie (le suicide de sa fille Kate) et les séquelles d'une laryngite qui l'incommodait depuis son arrivée à Montréal. L'Anglaise n'a jamais été une chanteuse à voix, certes, mais « Lost Song », « Dépression au-dessus du jardin » et « Jane B. », pour ne nommer que celles-là, ont été interprétées avec un filet de voix, sinon une voix presque éteinte.

Au terme de cette soirée où l'œuvre de Gainsbourg a été à la fois revisitée et offerte à l'identique, force est d'admettre que le passé glorieux a largement eu le dessus sur les relectures contemporaines.

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