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Ils ont 20 ans et partent couvrir la guerre en Syrie

« C'était la route la plus dangereuse du monde, dans le pays le plus dangereux du monde. » Qu'est-ce qui pousse de jeunes Canadiens à se risquer en Syrie pour témoigner de ce qui s'y trame, avec leur appareil photo ou leur caméra? La Syrie, ce pays où la guerre se joue à rideaux fermés, où l'on fossoie les journalistes et où le moindre Occidental qui n'est pas là comme terroriste devient une cible.

Un texte de Florent Daudens

La citation est de Jules Gauthier, 23 ans. En décembre dernier, il est revenu de son troisième séjour en Syrie depuis 2013.

On pourrait le décrire comme étant de la génération mondialisée. Il possède la double citoyenneté canadienne et française, a roulé sa bosse et se décrit comme un féru d'histoire depuis qu'il est tout petit.

Il est tombé dans la photo à l'adolescence, quand son père lui a donné l'un de ses vieux appareils. Une passion progressive, jusqu'à ce qu'en marge de ses études en sciences politiques, il couvre la crise étudiante en 2012 avec son appareil photo. Un moment charnière pour lui.

« Ce n'est pas la même ampleur évidemment, mais oui, c'est ce qui m'a donné envie d'être là au moment où l'actualité se déroule », ajoute-t-il.

Un premier séjour avant Noël

À la même époque, il part faire un stage d'études au Liban. C'est le coup de coeur pour ce pays encore marqué par la guerre et pris dans la spirale de violence de la région. La Syrie, toute proche et pourtant si inaccessible, il se prend à y rêver sans trop y croire. « Je ne connais personne, c'est ultra dangereux, je suis un petit bleu, c'est pas pour moi tout ça », se disait-il alors.

Jusqu'à ce que l'un de ses amis le mette en contact avec un Français sur place, qui prévoyait aller porter vêtements et médicaments à Damas pour Noël, en 2013. « Je me suis dit : "C'est qui ces fous?" Et je lui ai expliqué que je faisais de la photo et que ça m'intéresserait de rentrer là ».

Contre toute attente, l'autre accepte.

Il mentira à ses parents, annulera ses plans pour les Fêtes, s'engueulera avec sa copine et partira pour une dizaine de jours.

Depuis, il y est retourné deux fois. Un mois l'été dernier, puis encore quelques jours avant de revenir à Montréal. Il détaille les endroits visités, autant de villes qui sonnent aujourd'hui avec la guerre : Maaloula, Yabroud, Homs, Lattaquié, Alep. Chaque fois, dans des zones contrôlées par le régime de Bachar Al-Assad, encadré par des sbires.

Un documentaire en territoire kurde

À gauche, Nadim Fetaih et Tashi Pietrzykowska

Nadim Fetaih et Tashi Pietrzykowska partagent plusieurs points communs avec lui. Aussi dans la vingtaine, ils possèdent un sens affûté de la politique, une connaissance du monde et de doubles nationalités, canadienne et égyptienne pour le premier, canadienne et britannique pour la seconde.

Leur documentaire, This is Kobane, se concentre sur la ville de Kobané, plus particulièrement un médecin qui aide les blessés à se rééduquer.

Ils ne le veulent pas tant axé sur la guerre, mais plutôt sur la politique. En particulier le « confédéralisme démocratique », un système politique d'inspiration marxiste-léniniste théorisé par le dirigeant du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdallah Öcalan. D'autres groupes kurdes comme le Parti de l'union démocratique (PYD) et les Unités de protection du peuple (YPG) s'en revendiquent.

Journalistes ou activistes?

Entre les trois, les démarches diffèrent. Là où Jules Gauthier aborde la question avec une approche journalistique, Nadim Fetaih et Tashi Pietrzykowska se disent activistes, voire révolutionnaires.

« Je n'ai pas accès à tout, je raconte ce que je vois et ce que je sais. J'essaye de le traduire de la façon la plus impartiale. Je ne prends pas position, sinon ce n'est pas du journalisme », explique le premier.

« On est documentaristes, mais surtout activistes et passionnés par ce qu'on fait », affirme plutôt Tashi.

Nadim a réalisé un premier documentaire sur la révolution en Égypte. Il était allé en Syrie une première fois en repérage. Tashi s'est jointe au projet avec une troisième personne; ils reviennent d'un séjour d'une dizaine de jours.

Pourquoi partir là-bas?

Témoigner, ce verbe revient chez chacun d'eux. « Nous voulions donner un visage à cette lutte, mais aussi éduquer les gens sur le système. Je n'ai rien vu de plus radical que ce qui se passe à Kobané en terme de système égalitaire, avec une vraie démocratie participative », explique Nadim Fetaih.

Jules Gauthier évoque plutôt la destruction et son contraire, ces improbables bulles de vie sous une chape de plomb.

Il admet toutefois ne pas avoir pu rapporter autant de photos qu'il l'aurait voulu. « Essayer de faire des photos, c'est extrêmement compliqué à cause de la censure. Avec mon appareil, je me suis fait poser plein de questions. » Il a notamment dû effacer des images et il devait souvent prendre ses photos à la sauvette.

La conscience du danger

Étaient-ils tous conscients du danger? Ils le croient et affirment avoir pris les précautions nécessaires pour réduire le risque.

« Kobané était l'endroit le plus sûr où aller pour nous et nous n'avons pas vécu de situations où notre vie était trop menacée », explique Nadim. Avant de rigoler : « Ce qui est plutôt une bonne chose! »

Ils ne se risqueraient pas à aller à Alep ou dans des endroits tenus par le régime. Précisément là où est allé Jules Gauthier.

Celui-ci tente de minimiser les risques en se renseignant sur l'état de la situation avant ses déplacements. Ce qui ne l'a pas empêché de se retrouver dans des situations périlleuses, comme lorsqu'il était sur la route d'Alep.

« C'est la route la plus dangereuse dans l'un des pays les plus dangereux au monde. Quand on l'a prise, je connaissais très bien les dangers de cette route », raconte-t-il. Et pour cause, tant le régime de Bachar Al-Assad que le groupe État islamique et Al-Nosra se disputent la région.

Il s'en est sorti indemne. Non sans se faire arrêter à un autre barrage, cette fois-ci pour se faire soutirer un pot-de-vin.

Et de la mort

La mort. Ils ont tous été confrontés à l'idée, de façon différente.

« Je n'ai pas envie d'y laisser ma peau non plus, mais je n'y pense pas quand j'y suis. Je me concentre sur mes photos et j'essaye de prendre le minimum de risque », soutient Jules Gauthier.

Pour Tashi Pietrzykowska, cette question s'est posée avec plus d'intensité. « Quand on part dans une zone aussi instable, en effervescence, on est automatiquement confronté à la réalité qu'on peut mourir. » Mais elle prétend l'accepter. « Sa propre mortalité n'a pas d'importance, on peut mourir n'importe quand. Je fais le choix de faire quelque chose où il y a un risque, mais on le fait parce que ça nous tient à coeur. »

L'énigme du retour

Tous trois sont revenus depuis plusieurs semaines. Aucun n'a été inquiété aux douanes canadiennes, ce qui les surprend un peu. Ils croient être fichés, mais sans être identifiés comme dangereux.

Et tous affirment y être encore en pensées.

« Je n'ai pas 20 ans de conflit derrière moi, je n'ai pas vu des enfants morts partout, je ne suis pas traumatisé. Mais c'est le décalage par rapport à la vie là-bas, laisse tomber le photographe. Je suis content de revoir mes amis, ma famille, mais c'est difficile d'en parler. Je leur explique, mais ils ne l'ont pas vécu. Tu expliques deux secondes, mais après ils changent de sujet. »

Même sentiment de décalage du côté de Tashi : « Les gens ne peuvent pas se l'approprier mentalement. On peut montrer des images, mais c'est tellement extraterrestre pour eux. [...] On se sent très seul. »

Le retour, c'est aussi le temps de la décompensation. Nadim Fetaih évoque notamment ce rêve où il pense à un jeune de 19 ans, atteint par balle à la tête. Sa famille a été exécutée par l'EI, mais personne n'a osé lui dire, de crainte de mettre en péril son état déjà fragile. « Dans mon rêve, je l'imagine venir me demander pourquoi je ne lui ai pas dit. »

Y retourner?

Quand on leur pose la question d'un nouveau voyage, tous répondent par l'affirmative.

Jules réfléchit à un angle plus précis pour une prochaine série de photos. « Les trois premières fois, j'ai pris tout ce que je voyais sans trop me poser de questions, parce que c'est extrêmement difficile », regrette-t-il. Il tente aussi d'économiser en attendant. Il a réussi à vendre quelques photos à deux publications, mais pas de quoi lui permettre d'en vivre.

De leur côté, Nadim et Tashi espèrent sortir leur documentaire dans neuf mois. Nadim y a mis toutes ses économies, soit pas loin de 20 000 $. Ils envisagent de lancer une ronde de sociofinancement, ne serait-ce que pour les aider le temps du montage.

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