Au bout du fil, la voix se fait entendre, claire, nette et dans un français à peine teinté d'accent : « Bonjour, comment ça va? » Visiblement, Jake Clemons s'intègre bien à la communauté montréalaise, me dis-je.

Instinctivement, je réponds par une question : « L’apprentissage du français, ça va bien? »

« C’est sur la bonne voie, mais il n’y a pas de quoi pavoiser encore », répond le saxophoniste, cette fois en anglais. Depuis quelques mois, Jake Clemons, le plus jeune membre de l’E Street Band de Bruce Springsteen, est officiellement établi au Québec.

Remarquez, cela fait déjà plusieurs années qu’il fréquente la métropole québécoise. Nous étions quelques-uns à l’avoir repéré en compagnie d’une jolie femme au festival Osheaga, en 2014, alors qu’il n’était pas sur l’affiche. Nous ignorions alors qu’il s’agissait de son amie de cœur, une agente de bord d’une compagnie aérienne.

L’histoire a tellement bien tourné que Clemons s’est établi dans la région de Montréal l’hiver dernier. Joint à Toronto la semaine dernière avant son passage au Festival de jazz de la métropole ontarienne, le musicien sera de la programmation du Festival international de jazz de Montréal, vendredi, quand il se présentera avec son groupe au Club Soda en première partie de Trevor Hall.

La carrière vs l’E Street Band

Les membres de l’E Street Band font de la musique et des disques de leur cru quand ils ne sont pas en tournée avec le Boss. Le noyau dur (Steven Van Zandt, Garry W. Tallent, Roy Bittan, Max Weinberg) est toutefois associé à Springsteen depuis plus de quatre décennies, tandis que Patti Scialfa et Nils Lofgren comptent plus de 30 ans d’ancienneté.

Il y a 15 ans, lors d’une rencontre impromptue à San Diego, Lofgren m’avait expliqué la façon de procéder de Springsteen : « Il nous téléphone et on peut le rejoindre aussi rapidement que deux semaines plus tard. »

Le boulot de musicien accompagnateur est indéniablement la priorité pour ces derniers. Lofgren avait près de 15 ans de carrière quand il s’est joint à l’E Street Band. Jake Clemons, lui aussi, était musicien avant ses premières armes avec le légendaire groupe. Est-ce possible d’être membre de l’E Street Band et d’avoir une carrière individuelle?

« C’est particulier et très différent, admet Clemons. Bien sûr, c’est un défi de naviguer entre les deux entités », résume celui qui a d’ailleurs dû repousser la sortie de son premier album, en 2016, en raison d’une tournée du groupe.

Jake Clemons, 38 ans, est le neveu de Clarence Clemons, qui a été le saxophoniste de l’E Street Band durant 40 ans, jusqu’à son décès, en 2011. Jake a eu l’occasion de se joindre au légendaire groupe une première fois à la fin de 2009 en qualité de musicien occasionnel, quand Springsteen a décidé d’ajouter une section de cuivres lors de la tournée de l’album Working on a Dream.

L’unique successeur

Après le décès de Clarence, à l’âge de 69 ans, pas un seul amateur de l’E Street Band n’a songé une seconde que Jake n’allait pas être le successeur de son oncle. Surtout pas le guitariste Steven Van Zandt, qui avait ainsi résumé le consensus dans une phrase-choc lancée au Boss : « Il est noir. Il joue du saxophone. Son nom est Clemons. C’est notre homme! », relate Springsteen dans sa biographie Born to Run (Simon & Schuster).

Pourtant, Springsteen hésitait encore. Qu’en était-il de Jake? Il semble impensable qu’il n’ait pas fait le même constat que Van Zandt durant les mois qui ont suivi le décès de son oncle et le moment où Springsteen lui a offert une audition en bonne et due forme.

« Bien sûr que j’y avais songé, assure-t-il. En fait, mon oncle y avait songé bien avant moi. »

« Mon oncle a tellement été une figure parentale importante dans ma vie que ça n’a pas été facile de lui succéder, bien au contraire. Au départ, cela a fait partie du processus de guérison. Puis, peu à peu, à force de partager le plaisir avec le public, de poursuivre le dialogue qu’il avait entrepris avec lui, ça a été de plus en plus satisfaisant. »

Le son Clemons

Tous les amateurs de longue date de l’E Street Band se souviennent de la première tournée sans Clarence. Jake allait-il être capable de jouer à la note près les solos de Badlands, de The Promised Land, de Jungleland et surtout de Born to Run? Pas question ici d’être approximatif ou original. Les solos devaient être i-den-ti-ques. Ordre de Bruce, d’ailleurs.

À chaque chanson, l’habituelle frénésie en attente des solos était cette fois remplacée par une petite crainte. Et si? Puis, quand Jake faisait exploser les notes avec son saxophone pointé vers le ciel, la clameur n’en était que plus grande. Non seulement les solos étaient identiques, mais la tonalité l’était aussi. Au point que je me suis dit que Jake devait jouer avec les instruments de son oncle.

« Oui, je me sers de ses saxophones. Il avait d’ailleurs exprimé le souhait que j’en hérite. Je ne pensais pas que ça serait si tôt… Il y a de ça et peut-être un peu de génétique, aussi. Au début de ma carrière de musicien, je tentais de m’éloigner de tout ça. J’avais même changé mon nom de famille pour faire de la scène, histoire de ne pas être comparé à lui. Mais on me disait quand même : "Tu sais, tu joues comme le saxophoniste de l’E Street Band."

On a surtout l’impression que l’arrivée de Jake a dynamisé le groupe. En raison de son handicap – opéré aux hanches –, Clarence ne pouvait plus se déplacer sur scène comme dans sa jeunesse lors de ses dernières tournées. La présence de Jake a permis à Springsteen de ramener une complicité physique avec son saxophoniste. Après une période d’adaptation, on a vu Bruce développer une connivence avec Jake, comme il l’avait fait avec Clarence.

« Je ne sais trop... Il y a peut-être un niveau d’incertitude qu’il n’y avait pas avant (petit rire). Mais c’est très excitant pour moi. »

Non à la violence

Si Jake Clemons est saxophoniste dans la bande à Bruce, l’Américain est aussi chanteur, auteur-compositeur et interprète ainsi que guitariste au sein de son groupe. Il termine présentement son deuxième album. Le premier, Fear and Love, paru au début de 2017, a démontré à quel point le musicien est conscientisé à une cause qui lui est chère.

Une des chansons du disque, Janine, se veut une dénonciation de la violence domestique faite aux femmes. Ce qui a mené à la création du Janine Project, une ligne téléphonique visant à aider les femmes victimes de violence aux États-Unis, au Canada et au Royaume-Uni.

En ouverture du clip, on nous apprend que 42 femmes seront violentées aux États-Unis durant les 4 minutes et 21 secondes que dure la chanson.

« Presque toutes les familles vont vivre un jour ou l’autre avec un épisode de violence familiale, dit-il. Une femme sur quatre aux États-Unis va être un jour victime d’une forme de violence. Et c’est quelque chose dont on ne parle pas assez. Il y a encore une forme de tabou. C’est pour cette raison qu’il faut en parler, dénoncer et offrir des ressources aux femmes qui ont besoin d’aide. »

Clemons a beau vivre désormais chez nous, il voit les prises de positions du président de son pays.

« Disons simplement qu’on va finir par se réveiller. Ce qui se passe, c’est difficile à accepter. C’est dur à digérer. »

Les amateurs qui seront au Club Soda vendredi auront l’occasion de voir des facettes méconnues de Jake Clemons, celles que l’on ne voit pas quand il joue au sein de l’E Street Band.

« J’écris mes chansons, je joue du saxophone, je joue de la guitare... Je suis peut-être la somme de Bruce et de Clarence, rigole-t-il. Sérieusement, Bruce m’appelle souvent. Il y a une relation particulière qui s’installe... C’est une personne qui est devenue très importante dans ma vie. »

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