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« Je ne peux pas croire que le Canadien ne repêchera pas un ou deux Québécois » - André Ruel

« 95 % de mes clients sont des Québécois. Mon travail, c'est de pousser ces jeunes-là pour qu'ils puissent évoluer dans la LNH. Quand je vois que le Canadien ne repêche pas de Québécois, c'est sûr que ça me fait de quoi... »

Un texte de Jean-François Poirier

André Ruel exprime sa déception. L'agent de joueurs de l'agence CAA Sports vit intensément avec ses clients la période qui précède la séance de repêchage de la LNH tenu à Dallas vendredi et samedi.

À ses yeux, le Canadien n'est qu'une équipe parmi trente et une qui dispose de nombreux choix pour miser sur ses protégés, mais il ne peut sous silence cette statistique désolante.

Le CH n'a sélectionné aucun joueur québécois à l'encan amateur de 2017, ni à celui de 2016.

André Ruel se fie à son flair pour recruter « ses joueurs ». Les dépisteurs sont souvent assis à ses côtés durant les matchs de hockey junior et voient les mêmes choses que lui.

C'était le cas durant les séries éliminatoires de la LHJMQ au Centre Marcel-Dionne à Drummondville où André Ruel assistait en avril à un match entre les Voltigeurs et les Tigres de Victoriaville, entouré des dépisteurs du Canadien Serge Boisvert et Donald Audette.

Les Voltigeurs comptent dans leurs rangs quatre Québécois susceptibles d'être repêchés parmi les 66 premiers. L'attaquant Joe Veleno, le défenseur Xavier Bernard ainsi que les clients de CAA Sport, le défenseur Nicolas Beaudin et le gardien Olivier Rodrigue.

Une brochette de jeunes hockeyeurs québécois qui n'attirait pas seulement que les recruteurs du Tricolore. Pierre Mondou et André Savard des Devils étaient aussi présents. Ceux des Red Wings, des Kings, des Ducks et de l'Avalanche rôdaient aussi dans les parages.

Mais le Canadien, en possession des 3e, 35e 38e 56e 59e et 66e sélections à ce repêchage, est en position de force. Et dire que Dominique Ducharme, l'entraîneur-chef des Voltigeurs à ce match, est récemment devenu l'adjoint de Claude Julien. Personne ne connaît le potentiel de ces joueurs mieux que lui.

Un homme de hockey de longue date

En 1982, ce professeur d'éducation physique a succédé à Jocelyn Guèvremont comme entraîneur-chef des Voltigeurs de Drummondville dans la LHJMQ, avant de devenir leur directeur général. Depuis, il n'a jamais quitté le milieu du hockey.

« J'ai touché à tous les rôles : gérant, recruteur, coach et puis agent... »

En 2009, André Ruel est passé dans l'autre camp, celui des agents. Il est devenu l'homme fort au Québec de CAA Sports, cette firme de Los Angeles dont le volet hockey est dirigé par son ancien joueur Pat Brisson.

« J'ai toujours gardé le contact avec Pat après son passage avec les Voltigeurs lors de la saison 1983-1984, précise-t-il. Il appréciait mes qualités de pédagogue et voulait aussi que je fasse du recrutement. Il me savait capable d'analyser le potentiel des joueurs. On jasait de l'évolution du hockey ensemble et il aimait ma vision. »

Au fil de nombreuses conversations avec Ruel, Jean-Pierre Boisvert, de L'Express de Drummondville, avait remarqué l'esprit allumé de confiance des Voltigeurs. Le journaliste, qui fut déjà affecté à la couverture des activités du Canadien de Montréal à RDS, n'a pas été surpris que l'un des agents les plus influents du monde du hockey propose à Ruel de veiller au développement de ses clients.

Ce jour-là, André Ruel surveillait de près la performance d'Olivier Rodrigue, mais aussi de Nicolas Beaudin qu'il allait convaincre le mois suivant de joindre les rangs de CAA Sports. Le nom de Rodrigue figure au premier rang parmi les gardiens en Amérique du Nord admissibles au prochain repêchage de la LNH.

« Son gabarit est la seule interrogation, affirme Ruel. Il mesure 6 pieds un pouce ( 1,86 m ) et pèse 170 livres (77 kg). La tendance actuelle est de repêcher des gardiens de plus de 6 pieds 3 pouces et qui pèsent entre 190 et 200 livres. Sinon, il a tout. »

André Ruel a incité le père d'Oliver à lui faire confiance. Sylvain Rodrigue est l'entraîneur des gardiens de la relève au sein de l'organisation des Oilers d'Edmonton.

« On dit toujours que les gardiens sont des êtres spéciaux, qu'ils sont différents. Olivier a vraiment cette mentalité, raconte Ruel. Il se fait marquer un but, il tourne la page et il continue. Il est très solide mentalement. Techniquement, il est en avant de tout le monde pour ce repêchage. Il n'a pas pris de mauvais pli parce qu'il a été entraîné par son père très jeune... »

Selon les projections, le nom de Rodrigue devrait être entendu entre les 35e et 40e rangs. Le Canadien détient les 35e et 38e choix à ce repêchage. Curieusement, les Oilers, eux, possèdent la 40e sélection.

Le responsable du recrutement des gardiens de but du Canadien Vincent Riendeau s'est bien sûr intéressé de près au jeune prodige de 17 ans.

« Il est venu le voir aux entraînements et il l'a vu jouer durant les matchs. Il a voulu savoir mes projections de son développement pour les trois à cinq prochaines années afin de les comparer aux siennes. Les recruteurs font des entrevues, mais elles ne durent souvent que 15 minutes. Ils veulent en savoir davantage. Vincent Riendeau m'a demandé de lui décrire la personnalité d'Olivier. Il voulait entre autres connaître ses passe-temps et ses méthodes d'entraînement estivales. »

Le rôle de l'agent modifié

André Ruel compte dans son équipe plus d'une vingtaine de hockeyeurs québécois de niveau professionnel ou junior.

Parmi ceux-là, Pierre-Luc Dubois, Jonathan Marchessault, Samuel Girard et Derick Brassard jouent dans la LNH. Alex Carrier, Nicolas Roy et Jérémy Lauzon poursuivent leur apprentissage dans la Ligue américaine de hockey. Benoît-Olivier Groulx est un Québécois d'âge junior qui pourrait être sélectionné au premier tour.

Depuis une dizaine d'années, André Ruel a surtout remarqué un changement dans la relation entre les agents des joueurs et les dirigeants des équipes de hockey.

L'agent marche néanmoins sur des oeufs, tant au niveau professionnel que chez les juniors. Ses agissements ne doivent pas froisser la direction de l'équipe.

« J'ai fait du coaching pendant une trentaine d'années et les entraîneurs le réalisent parce que je leur parle de la game. Nous ne sommes pas en conflit, j'assume plutôt la relève afin d'épauler le joueur dans son développement mental. Un entraîneur a souvent moins de temps à consacrer à son joueur pour approfondir cet aspect. Je lui explique ma démarche avec le joueur afin qu'il y adhère. Ensuite, il est bien content de constater sa progression. »

« La signature de contrat demeure un élément important, mais avec les données analytiques et statistiques dont nous disposons, c'est facile d'établir les comparables pour établir la valeur d'un contrat. »

Au fond, André Ruel doit rester aux aguets.

« Les équipes recrutent des joueurs en raison de trois ou quatre qualités dominantes. Comme agent, il faut vérifier si ces qualités sont reproduites à chaque match. Durant ses moments difficiles, le joueur se fait rappeler ses défauts et peut en oublier ses qualités. Dans un match, il ne faut pas qu'il fasse voir ses faiblesses, il faut qu'il fasse voir ses forces. Lorsqu'il a compris ça, le joueur performe beaucoup mieux. »

John Tavares est-il fait pour Montréal ?

Client de CAA Sports, John Tavares a été l'un des premiers jeunes joueurs étoiles à faire ses classes sous la supervision d'André Ruel dans les rangs juniors, avant ses premiers coups de patin avec les Islanders en 2009.

L'attaquant pourrait devenir joueur autonome le 1er juillet et beaucoup d'observateurs prêtent des intentions au Canadien de lui faire une offre alléchante. Selon Ruel, Tavares est le type de personne qui pourrait se laisser séduire par Montréal.

« C'est un gars très loyal qui s'est toujours donné comme mission de faire bien paraître les joueurs autour de lui plutôt que de dire « que ça lui prenait des joueurs pour être le meilleur ». Avec cette philosophie, il est peut aller n'importe où. Oui, s'il juge que l'environnement est viable. Tous les joueurs disent que Montréal est la meilleure place pour jouer lorsque le club performe. C'est un élément qui rentre en ligne de compte. »

Il faudra cependant que la direction du Canadien joue ses cartes dans le bon ordre.

« Va falloir que l'état-major du Canadien lui explique son plan. Il ne nous l'explique pas à nous, mais il va falloir qu'il lui explique à lui. John Tavares doit savoir ce que le Canadien compte faire dans les prochaines années. »

À Dallas, André Ruel sera un homme occupé à surveiller tous ces jeux de coulisses dans son rôle d'agent. Et c'est ce qu'il entend faire encore longtemps...

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