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Journalisme et sport professionnel: le monde est en train de changer

BILLET - Il s'est passé quelque chose d'extraordinaire ces dernières semaines.

À la fin d'avril, en pleines séries de la Coupe Stanley, le réseau américain ESPN a congédié une centaines d'employés dont ses trois journalistes affectés à la couverture de la LNH: Pierre Lebrun, Joe McDonald et Scott Burnside. En pleines séries!

Et le 1er juin dernier, Burnside, un confrère reconnu et crédible, annonçait qu'il allait désormais pratiquer le journalisme chez... les Stars de Dallas.

Bienvenue dans le nouvel univers (tordu) des médias!

Alors que les médias traditionnels (quotidiens, chaînes généralistes et même une chaîne spécialisée comme ESPN) connaissent des difficultés économiques, les ligues professionnelles nagent littéralement dans l’argent (fourni par les grands diffuseurs) et offrent aux journalistes des conditions de travail souvent plus avantageuses que celles qu’on retrouve dans les médias de masse traditionnels.

Seulement au cours des 12-18 derniers mois, la LNH (par l'entremise de son site NHL.com) est parvenue à débaucher les vétérans journalistes Tom Guliti (quotidien The Record, au New Jersey), Chris Stevenson (Sun Media, Ottawa), Robert Laflamme (La Presse canadienne) et David Stubbs (The Gazette). Ces professionnels de l'information se sont joints à une équipe qui comptait déjà plusieurs dizaines de journalistes.

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Tout cela, sans compter le fait que les équipes se créent aussi leurs propres équipes de reporters. Outre l'embauche de Scott Burnside à Dallas, les Golden Knights de Las Vegas ont annoncé au début de mai que le l'analyste Gary Lawless quittait le réseau TSN pour se joindre à leur « équipe de contenu ».

À Montréal, la couverture médiatique du CH est telle que l'organisation n'a pas besoin d'embaucher des journalistes-vedettes pour suivre ses activités. Néanmoins, le CH compte sur une équipe d'une dizaine de personnes pour alimenter quotidiennement son site internet en français et en anglais.

Les reporters à l'emploi du Canadien travaillent aux côtés des représentants des médias traditionnels et accompagnent même l'équipe à l'étranger. Leur mandat consiste à informer le public sur les activités quotidiennes de l'équipe et ils bénéficient de certains accès privilégiés.

L'organisation du CH s'attend évidemment à ne pas faire l'objet de critiques négatives de la part de ses employés. Et si l'un d'eux parvenait à obtenir une primeur, elle ne serait pas publiée pour ne pas créer de distraction au sein d'une organisation dont le mandat consiste avant tout à remporter des matchs de hockey.

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C'est la même chose pour les journalistes à l'emploi de NHL.com.

Sur le site de la LNH, on ne lira jamais de critiques sur la qualité de l'arbitrage, on ne dénoncera jamais la passivité du département de la sécurité des joueurs et on n'assurera pas le suivi de la méga-poursuite intentée contre la ligue par un groupe d'anciens joueurs en matière de commotions cérébrales.

Un autre exemple? La récente décision de la LNH de ne pas participer aux Jeux de Pyeongchang a semé colère et consternation chez les amateurs et un peu partout dans les médias. Mais sur le site de la LNH, l'affaire a été traitée en termes polis, en mettant surtout l'accent sur la position controversée du commissaire de la LNH.

Il y a un peu plus d'une semaine, au début de la finale de la coupe Stanley, un chroniqueur de Pittsburgh, Rob Rossi, a demandé à Gary Bettman s'il se préoccupait des commotions cérébrales et s'il était inquiet de voir des vedettes comme Sidney Crosby subir de telles blessures. Après la conférence de presse, le vice-président exécutif et directeur des opérations hockey de la LNH, Colin Campbell, a interpellé le journaliste et lui a reproché d'avoir posé une question « folle » et « déplacée ».

S'il avait été à l'emploi de la LNH, Rossi n'aurait probablement pas fait long feu. La LNH tolère assez mal la critique.

D'ailleurs, on apprenait récemment qu'en 2010-2011 (dans le cadre de cette fameuse poursuite en matière de commotions cérébrales), Gary Bettman avait demandé à ses subalternes s'il était possible d'interrompre les versements de paie de séparation qu'encaissait l'ex-arbitre Kerry Fraser. Le commissaire voulait ainsi faire comprendre à Fraser qu'il n'appréciait pas ses critiques envers la ligue en matière de gestion des coups à la tête.

Dans ce contexte, posséder sa propre équipe de journalistes comporte sans doute bien des avantages.

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Mais revenons à nos moutons. Cette chronique ne porte pas sur l'éthique journalistique, mais bien sur le business du sport professionnel et sur le monde des médias, qui sont en train de changer drastiquement.

Grâce aux changements technologiques et à la simplicité grandissante des moyens de diffusion, les grands championnats sportifs sont en train de devenir leur propre média et ils contrôlent de plus en plus leur message.

Dans une récente chronique, je vous racontais l'histoire du bras numérique de Major League Baseball, MLBAM (pour Major League Advanced Media) dont la recette (l'embauche de journalistes et la création de contenu par la ligue et les équipes) a pavé la voie à la façon de faire de la LNH.

Le site internet de la MBL génère entre 4 et 5 millions de clics par jour et diffuse, selon Forbes, des milliards de minutes de contenu chaque années. Vous avez bien lu. Des milliards de minutes. MLBAM est devenue si lucrative qu'elle vaut plusieurs milliards et engrange des profits de plusieurs centaines de millions chaque année. En fait, elle est si lucrative que Major League Baseball a même acheté, l'an dernier, les droits d'opération du site internet de la LNH.

C'était la toute première fois qu'une ligue sportive faisait l'acquisition des droits d'un autre championnat.

Où le monde de l'information s'en va-t-il avec cette tendance? C'est une sacrée bonne question.

Plus les journalistes des médias traditionnels regardent autour d'eux, et plus ils voient croître le nombre de confrères et consoeurs qui passent "de l'autre côté du miroir" et dont le champ d'activités est restreint. Et alors que les médias traditionnels luttent farouchement pour assurer leur survie, les médias créés par les ligues sportives (comme NHL.com et MLB.com) soignent l'image de ces dernières en plus de leur valoir des profits faramineux.

Bienvenue dans le nouvel univers (tordu) des médias.

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