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Journalistes à Montréal et à Bruxelles : histoire de langue

Épisode 4 - Un journaliste de la RTBF à Radio-Canada. Un journaliste de Radio-Canada à la RTBF. L'un à Montréal. L'autre à Bruxelles. Tout au long du mois de juillet, Baptiste Hupin et Thomas Gerbet changent de rédaction. Pour une dernière fois, ils vous livrent le regard qu'ils portent sur les petites et les grandes choses qui font le quotidien de part et d'autre de l'Atlantique.

Baptiste Hupin

  Baptiste Hupin, à Montréal

Cher Thomas,

Je m'en voudrais de terminer cet échange sans aborder les particularités du français parlé au Québec. LE sujet qui continue d'étonner tous les voyageurs francophones européens ici.

Faire son shopping devient magasiner. On ne mange pas un hot-dog au Québec, on mange un chien chaud. Ne parlez pas de sponsor, dites commanditaire. Les fans de série n'attendent pas la prochaine saison de Game of Thrones, ils regardent le Trône de fer. Besoin d'un paquet de pâtes après l'heure de fermeture? N'allez pas au night shop, poussez plutôt la porte du dépanneur. N'essayez pas de trouver un drive-in, il faudra vous rendre au service au volant de votre restaurant rapide favori. Écouter une émission en podcast? Songez qu'ici on parle de baladodiffusion.

Ces traductions littérales qui font sourire les autres francophones sont destinées à défendre le français dans un océan anglophone. Mais les Québécois n'hésitent pourtant pas à utiliser des mots anglais dans les conversations courantes. « Viens-tu au party ce soir? Ce sera bien le fun. On s'est donné rendez-vous après la job. »

Si je souhaite en parler, ce n'est pas uniquement pour faire un catalogue de ces expressions québécoises qui paraissent tellement étranges à vos cousins francophones. Ni pour tenter de décrire votre accent si chantant à nos oreilles. Mais plutôt parce que cet accent et ces expressions révèlent la richesse et la diversité du français.

À Radio-Canada, on recommande de trouver un terme français pour chaque mot anglais qui s'invite dans une phrase. Après avoir fait l'exercice pendant un mois, je me rends compte à quel point notre langue est traversée d'anglicismes. La recherche du terme français qui convient permet à la langue d'évoluer. Ce matin encore, on se creusait les méninges en équipe pour trouver la meilleure traduction pour « stress-test ». Test de résistance financière? De pérennité financière?

Certains diront que ce sont les mots étrangers qui enrichissent les langues. Pour d'autres, c'est une perte d'identité. En Belgique et plus particulièrement à Bruxelles, on le vit tous les jours. Le brusseleir (patois bruxellois) est par nature une langue bâtarde dont les mots français embrassent en permanence le flamand et vice et versa. Il évolue au gré des migrations que connaît la ville. Tu as certainement dû t'étonner, toi aussi, de nos belgicismes.

En Belgique, voisine de la France, la défense du français n'est pas un enjeu politique. Au contraire de nos voisins flamands du Nord, qui manifestent depuis plus d'un siècle leur peur de voir le français empiéter sur leur culture. Un conflit linguistique belge qui rappelle les rivalités qui peuvent exister entre francophones et anglophones au Canada.

Bon dernier week-end à Bruxelles, ou plutôt bonne fin de semaine,

Thomas Gerbet

  Thomas Gerbet, à Bruxelles

Cher Baptiste,

À vrai dire, j'ai découvert une Bruxelles où il est possible de vivre exclusivement en français, davantage même qu'à Montréal. Je ne me suis jamais retrouvé devant un commerçant incapable de me parler français, même un minimum.

La réalité est bien sûr différente dans la moitié nord du pays : la Flandre, néerlandophone (57 % de la population belge). En y passant quelques jours, j'ai pu échanger avec certains Flamands. Parfois en français, mais aussi en utilisant l'anglais pour communiquer. Il faut dire que je ne connais pas grand-chose au néerlandais, à part deux ou trois expressions comme « Ik hou van jou », souvenirs d'amourettes de camping, à 15 ans.

J'ai été fasciné par plusieurs similitudes avec le Canada concernant le nationalisme et la question linguistique. En Belgique aussi, il existe deux langues qui ne se parlent pas, deux solitudes entre Flandre et Wallonie (moitié sud). Je suis même porté à penser que les néerlandophones et les francophones de Belgique se parlent encore moins et se méfient encore plus les uns des autres que les francophones et les anglophones du Canada. C'est donc dire que la fracture est grande. 

Il y a 100 ans, le pouvoir belge est archidominé par la Wallonie où se trouvent les usines (acier, verre, charbon). Le français est alors la langue de la bourgeoisie, la langue des patrons, la langue d'enseignement, des universités, la langue de l'administration, de la justice, de l'armée... Les Flamands répètent souvent cette histoire de la Première Guerre mondiale où de nombreux soldats néerlandophones sont morts parce qu'ils ne comprenaient pas les ordres donnés par des officiers wallons uniquement en français.

Durant la Seconde Guerre mondiale, l'envahisseur allemand favorise les Flamands au détriment des Wallons. Leur « race » est jugée plus proche des Aryens. Une fois victorieux, les Américains vont favoriser également la Flandre, en y installant des usines, mais pour une tout autre raison : elle est stratégiquement mieux placée grâce aux ports de la mer du Nord.

Le poids économique s'inverse alors petit à petit en faveur de la Flandre, qui voit se développer une industrie plus moderne (comme la fabrication de voitures), alors que les usines wallonnes déclinent dans la seconde moitié du siècle. Aujourd'hui, le taux de chômage en Flandre est de 5 %, alors qu'il est de 12 % en Wallonie.

Le clivage, linguistique, économique et géographique est aussi politique : la Flandre, plus à droite, la Wallonie, plus à gauche.

Beaucoup de néerlandophones ont le sentiment d'être freinés par la minorité francophone. Et contrairement au Canada, c'est donc la majorité linguistique qui exprime son nationalisme. Le gouvernement de Flandre, dominé par un parti conservateur, réclame au gouvernement fédéral toujours plus de leviers politiques et de compétences.

Tout comme au Canada, des enjeux de respect des minorités linguistiques demeurent d'actualité. Plusieurs Flamands estiment qu'ils respectent davantage les minorités francophones dans leur région que l'inverse en Wallonie. Toutefois, des écoles flamandes ont récemment fait les manchettes pour avoir puni des élèves qui parlaient français dans la cour de récréation. Un dossier connu au Canada, notamment par les francophones de l'Ontario.

Selon les différents sondages que j'ai pu consulter, environ le quart des Flamands sont favorables à leur séparation du reste de la Belgique. À titre de comparaison, les Québécois sont plus du tiers à le souhaiter.

Il y a quelques années, pourtant, la Belgique n'a jamais paru aussi près de la séparation. En 2010 et 2011, le pays est resté 541 jours sans gouvernement fédéral parce que Flamands et Wallons n'arrivaient pas à s'entendre.

Actuellement, le parti nationaliste flamand a convenu d'une « pause communautaire », jusqu'aux élections de 2019. Après? Jamais un référendum n'a été organisé en Belgique et, à vrai dire, je n'ai entendu le mot dans la bouche de personne.

Une séparation de la Belgique poserait en effet un énorme problème : Bruxelles, la capitale, très francophone, est enclavée dans la Flandre. Comme l'écrit le journaliste belge Charles Bricman dans un livre que j'ai trouvé dans ta bibliothèque : « La Belgique est condamnée à survivre parce que ses communautés sont des jumeaux siamois qui n'ont qu'un seul cœur à disposition : Bruxelles. »

Bon retour en Belgique.

Thomas

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