BILLET - Si vous pensez que Shea Weber est l'homme montagne, comme le prétend Mike Babcock, c'est que vous n'avez jamais vu Junior Luke de près.

Un texte de Antoine Deshaies

Le joueur de ligne défensive des Carabins de l'Université de Montréal impose le respect du haut de son 1,92 m (6 pi 3 po) et de ses 131 kg (288 lb). Et comme Shea Weber, ce n'est pas le plus bavard.

Là s'arrêtent les comparaisons entre ces deux athlètes. Non, on n'a pas cru bon de demander à Luke la vitesse de son tir frappé.

Le talent de Luke est ailleurs. À 24 ans, le Montréalais est l'un des meilleurs joueurs de ligne défensive universitaires au pays. Il sera admissible au prochain repêchage de la Ligue canadienne de football et ne devra pas attendre trop longtemps avant qu'on prononce son nom.

Il a déjà un agent, Sasha Ghavami, l'agent montréalais de Laurent Duvernay-Tardif.

« Il va jouer au prochain niveau, assure son entraîneur, Danny Maciocia. Je vais aller plus loin, il a le potentiel pour jouer sur les deux lignes, offensive et défensive. Les joueurs de son gabarit avec des pieds aussi rapides, tu ne vois pas ça tous les jours. »

Un talent brut dans un corps et un esprit que Luke n'a pas toujours maîtrisés. À son arrivée à l'université il y a quatre ans, Luke pesait plus de 147 kg (325 lb).

« Je me suis vraiment pris en main au cours des dernières années et particulièrement cet été, explique le joueur de mère haïtienne et de père nigérian. Cet été, j'ai cessé complètement de boire du jus de fruits. Ça fait une énorme différence. »

« J'ai aussi porté une attention particulière à ce que je mangeais et à mes heures de sommeil. Je suis beaucoup plus léger, plus rapide et je me sens plus fort. »

Même ses adversaires ont remarqué le changement. C'est le cas de l'entraîneur de la ligne offensive du Rouge et Or, Carl Brennan, qui prépare ses joueurs à l'affronter.

« Il a eu une très belle progression et c'est un joueur très rapide. Ses réactions sont toujours bonnes et il est techniquement très fort », note Brennan.

La métamorphose physique est la plus apparente, mais n'est peut-être pas la plus importante du passage de Luke avec les Carabins. Comme bien des jeunes hommes qui passent dans les vestiaires du football universitaire, Luke a grandi en quatre ans.

« Je ne me connaissais pas beaucoup quand je suis arrivé ici, raconte Luke. Je n'allais pas bien, mon football n'allait pas si bien et j'étais assez perdu. Au contact des entraîneurs, dont Paul-Eddy St-Vilien, j'ai compris que c'était correct d'être moi-même. Ils m'ont motivé à devenir une meilleure personne. »

Il a parfois appris à la dure. L'an passé, lui et celui avec qui il partage sa chambre ne se sont pas réveillés à temps et ont manqué l'autobus de l'hôtel vers l'Université Bishop's le matin d'un match. C'est une amie d'un coéquipier qui les a conduits, en retard, sur le terrain.

« Danny ne nous a rien dit en arrivant. Il ne semblait pas fâché. Mais on n'a pas joué un seul jeu du match! J'ai toujours au moins deux alarmes maintenant! »

La main heureuse

Luke pourrait quitter les Carabins avec une troisième conquête de la Coupe Dunsmore en quatre ans. Tout se jouera samedi après-midi à Montréal contre les éternels rivaux des Carabins, le Rouge et Or de l'Université Laval.

Mais la menace bien réelle : une défaite contre Laval signifierait la fin de sa carrière universitaire. Sec de même, sans appel.

Luke dit aborder ce match comme toutes les autres. Quand on rétorque que c'est impossible, il le concède.

« Je sais que ce n'est pas comme les autres (matchs), mais dans ma tête, j'essaie de me convaincre. On est plusieurs joueurs dans cette situation et on s'en parle. On est très conscient de l'enjeu. »

Ses collègues savent qu'ils peuvent compter sur lui. C'est lui qui a réussi à bloquer le botté de placement du Rouge et Or l'an passé sur le dernier jeu du match de championnat. C'était son deuxième botté bloqué de la saison. Il a aussi réussi deux interceptions lors des deux dernières saisons.

Certains joueurs de ligne défensive passent leur carrière entière sans en réussir une seule. Le gaillard du quartier Saint-Michel a la main heureuse, mais surtout des mains fiables.

« Je pense que c'est une question d'instinct. Je fais beaucoup de visualisation avant les matchs et ça m'aide. Pour ce qui est du botté bloqué contre le Rouge et Or, c'était un jeu d'équipe. On avait tous la volonté et la conviction qu'on pouvait le faire. »

« Coach Luke »

Si vous cherchez Junior Luke un dimanche matin, il y a de bonnes chances que vous le trouviez dans les bureaux des entraîneurs des Carabins à participer aux séances d'études vidéo de l'adversaire.

Il arrive parfois même au CEPSUM avant les entraîneurs. À la blague, les « vrais » entraîneurs le surnomment même « Coach Luke »!

« Il regarde tellement de vidéos que le jeu semble au ralenti sur le terrain parce qu'il reconnaît bien les tendances, affirme Danny Maciocia. Parfois, il voit des choses que personne n'avait vues. Il nous surprend. Il pourrait avoir tout un avenir comme entraîneur après sa carrière. »

« J'aime analyser et partager mes observations avec les autres joueurs. Je ne déteste pas le titre de joueur-entraîneur » dit-il en souriant.

D'ailleurs, il aimerait devenir entraîneur plus tard auprès des jeunes. Il a déjà un certificat en intervention sportive en main et est inscrit au certificat en toxicomanie, deuxième étape d'un bac par cumul de certificats qu'il compte obtenir.

« J'aimerais être éducateur dans les écoles pour des jeunes qui ont parfois du mal à trouver leur voie dans la vie et dans le sport. Je veux faire la différence pour eux, être le petit élément motivateur qui manque à tant de jeunes. »

Lui, le fils du quartier Saint-Michel sait qu'il a tout ce qu'il faut pour servir de modèle aux plus jeunes, et même à ses amis qui n'ont pas des vies aussi bien lancées que la sienne.

Luke, je suis ta mère

Samedi, sa mère sera dans les estrades, comme pour tous les matchs. Julia Torchon a élevé seule son fils, Junior. L'infirmière à l'Hôpital Saint-Eustache est très proche de son grand garçon.

« Elle ne voulait pas manquer un seul match cette année, puisque c'était ma dernière saison avec les Carabins. »

Luke a les yeux brillants quand il parle de sa mère, en fils reconnaissant des sacrifices qu'une mère monoparentale a faits pour lui.

« Elle a été un grand soutien moral et mental pour moi. Je la considère comme une amie. Mais ça reste ma mère! »

Luke reconnaît qu'il sera difficile d'éventuellement changer de ville pour poursuivre sa carrière. C'est dire à quel point les deux sont proches.

Mais l'heure n'est pas aux adieux pour l'instant. Il reste un gros match à gagner samedi contre le Rouge et Or. Et un coup parti, une dernière Coupe Vanier à gagner.

Plus d'articles