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L’Ancre des jeunes, un organisme qui raccroche les décrocheurs un par un

Raccrocher les jeunes est un défi de taille au Québec. Et les Centres d'éducation des adultes peinent à redresser la situation. Certains d'entre eux n'atteignent que 20 % de taux de réussite parmi leur clientèle. Dans ce contexte, le travail de petits organismes communautaires, comme L'Ancre des jeunes, est crucial.

Un texte de Marie-France Abastado, de Désautels le dimanche

« Bonjour, bonjour, content de te voir! » C’est comme ça que les élèves se font accueillir par les professeurs en début de journée à L’Ancre des jeunes. Cet organisme communautaire de Verdun à Montréal s’occupe de 26 raccrocheurs, des jeunes qui ont décroché de l’école ou qui étaient sur le point de le faire. L’endroit ressemble plus à une grande maison familiale qu’à une école.

« Avais-tu remis ton dossier? », demande la directrice à l’un des élèves. Dans ce dossier figure l’horaire personnel de la journée, celui des cours, mais aussi des ateliers choisis par les jeunes. Car ici, les ateliers, qu’ils soient de menuiserie, d’agriculture urbaine ou de pyrogravure, ont presque autant d’importance que le français, l’anglais et les mathématiques. On veut redonner confiance en eux à ces jeunes raccrocheurs dont l’estime de soi a été amochée par des échecs scolaires répétés.

Dannick Trottier-Usereau, 15 ans, lui, a choisi le verre teinté. « Ça me donne du calme, c’est zen comme activité. Ça permet de se concentrer sur soi », affirme-t-il. Dannick a un trouble du déficit de l’attention, mais n’a pas besoin de sa médication quand il fait ce genre d’activité.

C’est la bénévole Frances Heaps qui le supervise. « Dannick travaille beaucoup sur sa concentration, ajoute celle qui est aussi analyste d’affaires. Ça lui permet de voir autre chose que l’académique et de vivre des succès. »

Reconstruire l’estime de soi

Des succès, Dannick avait bien besoin d’en vivre. À l’école, il était identifié par ses professeurs comme le fauteur de troubles. Il était sur le point de décrocher avant qu’on ne lui parle de L’Ancre des jeunes. « Quand je n’étais pas là, mes classes étaient calmes, mais quand j’étais là, c’était la jungle, raconte-t-il. Je me faisais même sortir de classe pour des conneries que je n’avais même pas faites. »

L’Ancre des jeunes s’est donné comme mission de redonner confiance aux jeunes et surtout de leur redonner le goût d’apprendre. Pour y arriver, chaque élève a un professeur pour lui seul dans les matières de base. Dans le cadre du cours de français, par exemple, Jean-François Caron aide Dannick à rédiger un article pour le journal de l’organisme.

Ce que dit Dannick est de la musique aux oreilles de Nicolas Roy, un intervenant psychosocial qui coordonne des programmes de raccrochage scolaire à L’Ancre des jeunes. Les adolescents qui lui arrivent en début d’année sont loin d’être toujours aussi confiants.

« Les premiers jours, ce n’est pas nécessairement la joie qui est sur les visages, mais au cours d’une année, en général, c’est ça que l’on voit, qui transparaît : un plaisir d’être ici et de se voir aller et se révéler aussi, constate-t-il. Y’a des jeunes qui sont dans des phases d’autorévélation et qui disent : "jamais je pensais que j’aurais pu faire ci ou ça, et là, je me vois capable de le faire!". »

Différents parcours

C’est l’intimidation et plus tard la toxicomanie qui ont amené Ariane Couture, 17 ans, à décrocher. Mais L’Ancre des jeunes a été là à deux reprises pour la rattraper. Aujourd’hui, Ariane suit des cours de secondaire 3 et 4.

« Moi, j’avance beaucoup plus vite ici que dans une école régulière parce que j’ai plus de soutien, explique l’adolescente. Je me sens plus importante pour mes professeurs. »

Ariane pense qu’elle aurait pris de mauvais chemins sans L’Ancre des jeunes. « J’ai décidé de me consacrer à mes études et de me faire passer moi avant la consommation. Ils m’ont accompagnée dans une démarche extraordinaire l’année passée et ne m’ont jamais lâchée », se réjouit-elle. Pendant les six mois qu’elle a passés au centre de réadaptation en toxicomanie, Ariane a reçu régulièrement la visite d’intervenants de L'Ancre.

Visiblement, L’Ancre des jeunes a modifié la trajectoire d’Ariane, qui a retrouvé ses rêves. Elle aimerait devenir psychologue pour aider les jeunes qui ont des difficultés comme elle quand elle était plus jeune.

Quant à Dannick, il n’ose imaginer ce qu’il serait devenu sans l’organisme.

Il a aussi retrouvé des relations familiales beaucoup plus harmonieuses. « Je n’ai jamais vu ma mère aussi contente de moi. Ça fait du bien parce qu’avant, je me chicanais tout le temps avec elle. Maintenant, c’est différent. Je me fais féliciter. »

Presque une vie de famille

À l’heure du lunch à L’Ancre des jeunes, les tables sont mises dans la pièce centrale de la maison. C’est là que tout le monde mange : professeurs, intervenants et jeunes mélangés, comme dans une famille. Car ici, une des clés de l’intervention, c’est l’établissement de relations significatives entre les adultes et les jeunes, un ingrédient qui manque souvent cruellement à l’école dite régulière.

« Un des premiers leviers de l’intervention, c’est la relation, lance Nicolas Roy. On trouve ça super important parce que, de par leur histoire, en fonction des échecs répétés, il y a aussi des échecs relationnels. Donc, on essaie de réactiver cette confiance entre le jeune et l’adulte. »

Cette importance de la relation entre jeunes et enseignants, la chercheure et professeure en travail social à l’UQAM Danielle Desmarais la confirme. Elle a recueilli les propos de nombreux décrocheurs et raccrocheurs à travers les recherches qu’elle et son équipe mènent depuis des années.

Dans toute l’offre d’éducation, peut-être, avance-t-elle, qu’on a été tellement centrés sur l’obtention du diplôme qu’on aurait oublié qu’éduquer, c’est d’abord entrer en relation. Et les jeunes nous racontent à quel point ça a été quasi inexistant des rencontres significatives à l’école. »

Trop peu d’Ancre des jeunes

Il y a au Québec près d’une quarantaine d’organismes communautaires qui, comme L’Ancre des jeunes, cherchent à ramener les jeunes dans leur trajectoire scolaire. Quelques-uns d’entre eux sont d’ailleurs réunis au sein de l’Alliance des milieux de scolarisation alternatifs du Québec. La présidente, Chantal Morasse, déplore le peu de financement public dont ils bénéficient, compte tenu des résultats qu’ils obtiennent.

À L’Ancre des jeunes, le taux de diplomation atteint 90 %, contrairement à 20 % pour certains Centres d’éducation des adultes vers lesquels se dirigent les jeunes raccrocheurs. Une situation que déplore Danielle Desmarais, dénonçant notamment les coupes des dernières années qui ont réduit le financement de ces organismes.

Évidemment, un professeur pour chaque élève, ça coûte cher. Le budget de L’Ancre des jeunes est de 22 000 $ per capita comparativement à 2271 $ dans les Centres d’éducation des adultes.

Mais sur un plan strictement économique, combien coûteront à l’État la plupart des sans-diplômes? L’économiste Pierre Fortin a déjà estimé qu’au long d’une vie la facture pour la société pourrait s’élever à 500 000 $ par personne.

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