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L’échange Domi-Galchenyuk : bonne chance aux deux DG!

Le légendaire journaliste américain Edward R. Murrow, dont les émissions radiophoniques étaient religieusement suivies par des millions de personnes au milieu des années 1900, avait l'habitude de quitter l'antenne en lançant une phrase qui a fini par marquer les esprits : « good night and good luck » (bonne nuit et bonne chance).

Quand on décortique l’échange Alex Galchenyuk-Max Domi conclu vendredi soir par le Canadien et les Coyotes de l’Arizona, on parvient facilement à s’imaginer Marc Bergevin et son jeune vis-à-vis, John Chayka, en train de se souhaiter mutuellement good night and good luck avant de raccrocher la ligne.

Il y a plusieurs nuances de gris dans cet échange.

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Alex Galchenyuk est un pur tireur qui a inscrit 108 buts en 418 matchs depuis son arrivée dans la LNH.

Bien qu’il soit doté d’habiletés individuelles exceptionnelles, sa vision du jeu est limitée, sa fiabilité en défense se situe sous la moyenne et il a tendance à commettre des revirements quand la défense adverse le place sous pression. Galchenyuk s’implique aussi assez peu physiquement, tant en attaque qu’en défense. Il préfère la périphérie.

À ceux qui soutiennent que Galchenyuk est un marqueur de 30 buts, je propose l’exercice suivant : divisez son total de 418 matchs en tranches de 82 rencontres, et vous obtiendrez une moyenne de 21,2 buts par saison.

Il existe par ailleurs une subtile différence entre « être un marqueur de 30 buts » et « avoir déjà marqué 30 buts ».

Max Pacioretty est un marqueur de 30 buts. Malgré la saison de misère qu’il vient de traverser et ses débuts difficiles dans la LNH, sa moyenne de buts par tranche de 82 matchs s’élève à 29,7.

Galchenyuk, jusqu’à preuve du contraire (et la tendance est lourde), appartient à l’autre catégorie. Il a atteint le plateau des 30 filets une fois (au cours de la saison 2015-2016) et il n’a par ailleurs atteint la marque des 20 buts qu’une seule autre fois depuis ses débuts.

Lors de sa meilleure campagne, le Canadien était mort, enterré et exclu des séries éliminatoires en raison d’une blessure à Carey Price. Cette saison-là, l’attaquant américain avait marqué 19 buts après le 1er janvier, dont 13 lors des mois de mars et avril (!). Au cours de ces deux derniers mois, Galchenyuk avait converti plus de 30 % de ses tirs en buts, ce qui était une considérable aberration statistique.

À titre comparatif, Alex Ovechkin, le meilleur buteur de sa génération, présente une moyenne d’efficacité tirs/buts de 12,4 %. (Galchenyuk affiche exactement la même moyenne dans sa carrière, mais Ovechkin tire au filet près de 200 fois de plus chaque saison.)

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Le départ de Galchenyuk relance un débat hallucinant : est-il, oui ou non, un centre?

Michel Therrien avait conclu que non. Idem pour Claude Julien. Les deux entraîneurs (qui avaient pourtant désespérément besoin d’un centre productif) totalisent 1917 matchs à la tête d’une équipe de la LNH.

La définition de tâches d’un centre comporte un haut niveau d’implication dans toutes les phases du jeu. Si vous ne pouvez combattre efficacement aux côtés des défenseurs dans le fond de votre zone défensive, si vous éprouvez de la difficulté à un adversaire oublié près de votre filet et si vous peinez à bien lire le jeu pour amorcer, faciliter et supporter les transitions vers la zone neutre, vous n’êtes pas un centre de la LNH.

Certains hommes de hockey fort compétents sont prêts à vivre avec quelques lacunes défensives pour permettre à un attaquant créatif d’exploiter toute la patinoire au poste de centre. Le nom de Steven Stamkos est parfois mentionné à titre d’exemple.

Chez le CH, après avoir tenté l’expérience avec Galchenyuk en 2015-2016 et au début de 2016-2017, on a conclu que la balance des inconvénients était trop lourde et qu’il valait mieux restreindre ses responsabilités défensives en l’utilisant comme ailier.

Et voilà que John Chayka nous annonce que les Coyotes ont l’intention d’utiliser Galchenyuk au centre...

Tous les directeurs généraux de la LNH, sans exception, vendraient leur mère s’ils avaient la chance de mettre la main sur un centre de 24 ans capable de marquer 30 buts. Or, le CH offrait Galchenyuk à tout le monde depuis au moins un an et demi. Et jusqu’à vendredi, pour toutes sortes de raisons, le chant des criquets était tout ce que Marc Bergevin obtenait comme réponse.

Good night and good luck, John Chayka.

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Le cas de Max Domi, un ailier gauche ayant passé une partie de la dernière saison au centre, n’en est pas moins intrigant.

Domi est aussi doté d’habiletés individuelles exceptionnelles, mais il est en quelque sorte l’antithèse de Galchenyuk. Son talent de marqueur est inférieur à celui de Galchenyuk, mais sa vision du jeu et ses habiletés de passeur sont nettement supérieures.

Galchenyuk est un grand patineur élégant et élancé qui n’aime pas beaucoup la circulation lourde. Domi est une petite boule de démolition de 1,75 m (5 pi 9 po) qui se déplace rapidement et qui peut ennuyer la défense autant par sa vitesse que par son implication physique.

Voilà un jeune homme de 23 ans qui a inscrit 54 points (dont 18 buts) à sa première saison dans la LNH (en 2015-2016). Au cours des deux dernières années, la production de Domi a toutefois chuté à 9 buts. Et cette saison, 4 des 9 filets de Domi ont été inscrits dans un filet désert.

Dans le monde du hockey, tout le monde s’entend pour dire que Domi n’a pas produit à la hauteur de son talent depuis deux ans. Malgré cela, il vient tout de même d’aligner des saisons de 54, 38 et 45 points. Après les trois premières saisons de sa carrière, sa moyenne de 0,61 point par match est supérieure à celles de joueurs comme Tyler Seguin, Dylan Larkin, Jonathan Huberdeau, Anthony Mantha et...Galchenyuk.

Comme déception, on a déjà vu pire.

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Beaucoup de gens oublient à quel point il est difficile pour un jeune joueur de se faire confier des responsabilités importantes au sein d’une équipe de la LNH. Par ailleurs, il est extrêmement ardu de se développer et de connaître du succès individuel dans un contexte perdant, où les couches négatives s’empilent les unes sur les autres.

Les Coyotes de l’Arizona forment la deuxième pire équipe de la LNH depuis trois ans. C’est une organisation qui a choisi de miser sur une jeune directeur général fervent de statistiques avancées. Et Chayka a choisi de lancer un grand nombre de jeunes à la mer en même temps, sans trop prendre la peine de les encadrer avec de bons vétérans.

C’est une stratégie extrêmement risquée. Il y a trois ans, Max Domi et Anthony Duclair représentaient l’avenir des Coyotes. Les deux ont frappé un mur dès leur seconde saison et, bien qu’ils soient seulement âgés de 23 et 22 ans, les deux ne font déjà plus partie de l’organisation.

Il s’agit d’un aspect extrêmement important de cet échange et dont personne ne parle.

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Cela dit, le talent de marqueur est le plus rare et le plus difficile à dénicher dans la LNH.

Et le Canadien, qui est loin d’être dans le trèfle jusqu’aux genoux dans cet aspect du jeu, vient de laisser partir un marqueur de 21,2 buts par saison contre un marqueur (en appliquant la même règle) de 13,3 buts, filets déserts inclus.

Même s’il apportera davantage que Galchenyuk par son implication et son intensité, Domi devra effectivement noircir la feuille de pointage plus souvent qu’en Arizona pour que le CH y trouve réellement son compte.

Et la pression sera très lourde. Le CH est aussi sur le point d’échanger son seul vrai marqueur de 30 buts, Max Pacioretty. Cela a d’ailleurs failli se produire à la date limite des échanges), et il est assez clair qu’on ne parviendra pas à le remplacer par un autre marqueur de 30 buts.

On ne sait pas encore à quoi ressemblera le puzzle final. Mais on sait déjà qu’à titre d’ailier gauche du top 6 du CH, Max Domi n’aura plus le loisir de disparaître pendant les trois quarts de la saison comme ce fut le cas cette année (alors qu’il a cumulé 18 de ses 45 points lors des 20 derniers matchs).

Good night and good luck, Marc Bergevin.

Ces mises en garde étant faites, bien malin celui qui peut prédire avec certitude lequel des deux DG sortira gagnant de cet échange.

En attendant, par contre, je dois vous avouer que si j’avais un match éliminatoire crucial à remporter et que j’avais le choix entre l’un de ces deux attaquants, je prendrais Domi dans mon équipe n’importe quand.

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