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L’École nationale de police se prononcera pour la première fois sur les signes religieux

La sortie médiatique de Sondos Lamrhari, première étudiante en techniques policières à porter le voile au Québec, a poussé l'École nationale de police du Québec (ENPQ) à entreprendre sa première réflexion sur le port des signes religieux par les policiers.

L'histoire de cette jeune femme de 17 ans a d'abord été rapportée par le Journal de Montréal dans son édition de jeudi. L’étudiante, qui a entamé en septembre dernier des études en techniques policières au Collège Ahuntsic, à Montréal, racontait porter le hijab depuis l'âge de 14 ans et rêver de travailler pour le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ou celui de Laval (SPL) tout en continuant à le porter.

Le directeur des communications de l’ENPQ, Pierre Saint-Antoine, explique en entrevue à Radio-Canada que la découverte de l’existence de la jeune femme, qui étudiera encore au moins deux ans à ce collège, a « obligé » l’établissement à s’assurer d’avoir une réponse à offrir à l’étudiante lorsqu’elle cognera à sa porte, une fois ses études collégiales terminées.

« L’ENPQ ne s’est jamais prononcée sur la question du port des signes religieux puisqu’on n’a jamais eu de demande en ce sens », lance-t-il d'emblée.

« On va évaluer la question avec notre conseil d’administration et notre commission de la formation et de la recherche », enchaîne le porte-parole, en ajoutant que la décision reviendra au C. A.

L’ENPQ sera en mesure de prendre une décision éclairée, croit M. Saint-Antoine, puisque le milieu de la sécurité publique est bien représenté dans les instances de l’établissement.

Le C.A. compte notamment des représentants du SPVM et de la Sûreté du Québec (SQ), des représentants syndicaux des trois grandes associations policières du Québec, des représentants de la société civile ainsi que des responsables du ministère de la Sécurité publique et du ministère de l’Éducation.

Et tant qu'à s'interroger sur le hijab, poursuit le porte-parole, la réflexion portera aussi sur le kirpan et le turban.

« Dans notre directive actuelle, il n’y a pas d’éléments qui disent que le port du hijab est défendu, mais il n’y a rien qui l’autorise non plus. On ne parle pas de signes religieux, alors il va falloir se positionner et modifier nos directives et nos politiques en conséquence », explique-t-il.

Au final, la décision que va prendre l'ENPQ « aura un impact sur toutes les organisations policières québécoises », insiste Pierre Saint-Antoine, « d’où l’importance qu’on fasse cette réflexion ».

L’ENPQ estime que sa décision devrait être rendue au cours des prochains mois.

L’Assemblée nationale s’en mêle

Dès jeudi matin, la sortie médiatique de Sondos Lamrhari a monopolisé l’attention des partis d’opposition à Québec.

La Coalition avenir Québec (CAQ) et le Parti québécois (PQ) ont à nouveau martelé que le port de signes religieux par ceux qui représentent l’autorité de l’État devrait être interdit, comme le recommandait la commission Bouchard-Taylor.

Geneviève Guilbault, de la CAQ, a expliqué que la jeune femme pourrait travailler au sein d’un service de police « à condition qu’elle retire le voile durant la prestation de services comme policière ».

Sa collègue Nathalie Roy, présidente du caucus de la CAQ, est allée plus loin.

Même son de cloche du côté du PQ, alors que le chef Jean-François Lisée a invité la jeune femme à renoncer au port du voile : « Si ton rêve est d’être policière, tu as le choix de te conformer au code vestimentaire neutre. »

« Je ne peux pas comprendre qu’on envoie un message semblable », a pour sa part offert Philippe Couillard, qui en a profité pour réaffirmer la position de son gouvernement sur le port de signes religieux par des personnes en position d'autorité.

Le projet de loi 62 adopté l'an dernier prévoit que les services gouvernementaux doivent être offerts à visage découvert.

Pour le premier ministre, c'est le directeur d'un service de police qui est la meilleure personne pour décider si le port des signes religieux est permis ou pas. « S’il dit qu’ils ne sont [pas permis], la personne a tous les droits de demander un accommodement », a-t-il lancé.

Une possible première juridique

Le cas de l’étudiante soulève des questionnements juridiques sur le port des signes religieux, rappelle Louis-Philippe Lampron, professeur titulaire à la Faculté de droit de l’Université Laval.

« La question de l’accommodement raisonnable se pose si la SQ ou le SPVM refuse [de lui laisser porter le voile] », explique-t-il.

Il faudra alors décider dans quelle mesure il s’agit « d’une atteinte justifiée à la liberté de conscience et de religion de cette jeune femme », ajoute le professeur.

Il rappelle que la Cour suprême ne s’est jamais prononcée sur un cas où « un corps policier refusait d’intégrer à l’intérieur de l’uniforme un symbole religieux comme le hijab ou le turban ».

À noter, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) permet aux agents de confession sikhe de porter le turban depuis les années 1990 et aux femmes musulmanes, le hijab, depuis 2016.

Une aspirante policière

Interrogée jeudi avant-midi par Radio-Canada, Sondos Lamrhari a indiqué porter le voile par choix.

« Ça répond à mes valeurs et à mes principes, explique-t-elle. Mais une des raisons pour lesquelles je porte le foulard, c’est vraiment de me dissocier des standards que la société nous impose. »

Ses amies du Collège appuient sa revendication. « Le port du hijab ne devrait absolument pas contrevenir ou l’affecter dans ses études », soutient Mazarine Le Roy.

« Ce n’est pas parce qu’elle porte le voile qu’elle est différente », ajoute Chloé Dazé.

« C’est déplorable de voir à quel point il y a encore une haine extrême envers la diversité culturelle, surtout quand il s’agit du port de signes religieux », s'inquiète Mazarine Le Roy.

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