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L’impact de la crise d'Oka sur 4 générations de Mohawks

Chaque année, le 11 juillet, Bryan Deer passe la matinée au pied du pont Mercier reliant Montréal à Kahnawake. L'homme de 53 ans se fait un devoir de rappeler autant à sa communauté qu'aux milliers de personnes qui traversent le pont l'importance de cette journée dans l'histoire canadienne.

D'après un texte de Jessica Deer, CBC Indigenous

Le 11 juillet 1990 marque le début d’un affrontement entre les habitants de la communauté de Kanesatake, la Sûreté du Québec et plus tard l'armée canadienne au sujet du plan d'expansion d'un club de golf à Oka. Ce terrain, sur lequel se trouve un cimetière ancestral, est situé sur des terres revendiquées par les Mohawks.

28 ans plus tard, « nous sommes prêts à nous lever et à défendre notre peuple si nous le devons », déclare Bryan Deer qui avait passé son été à dresser des barricades sur le pont Mercier, en signe de solidarité.

« Nous ne devons pas laisser ce pan d'histoire tombé dans l’oubli », dit Bryan Deer, ajoutant que les jeunes générations ne doivent pas oublier ce qui s'est passé. « Nous ne devons pas oublier ce qui arrive quand nous nous levons pour prendre soin de nous-mêmes », ajoute-t-il.

Il se désole pourtant aujourd’hui de ne plus ressentir le même esprit de solidarité dans sa communauté que lors de cet été ou tous s’étaient levés pour affirmer leurs droits.

« Ce n'est pas aussi fort, et c'est la partie que nous devons récupérer », précise Bryan Deer.

Enseigner la fierté d'être Mohawk

John Cree, un aîné de Kanesatake, pense la même chose. Mais selon lui, affirmer son autodétermination et défendre son territoire ne revient pas qu’à sa communauté Kanien'kehá: ka.

« Ce n'est pas seulement l’affaire des Mohawks. Pour tous les Autochtones au Canada, le territoire est un grand enjeu », spécifie John Cree. « Ça m'a rappelé d'enseigner à mes enfants leurs droits et de leur rappeler d'être fiers de ce qu’ils sont. »

Alors que Bryan Deer et plusieurs autres bloquaient l’accès au pont Mercier du côté de Kahnawake, John Cree était aux premières lignes à Kanesatake.

« Ça nous a réveillés », dit l’homme âgé de 72 ans, ajoutant que ces événements ont changé sa manière d’agir, comme bien des gens dans sa communauté.

Si l'agrandissement du terrain de golf a été stoppé, John Cree dit pourtant que d’autres problèmes sous-jacents concernant des terres de sa communauté n'ont jamais été réglés.

« Le gouvernement a déployé encore plus d’efforts depuis pour prendre nos terres. 28 ans se sont passées depuis la crise d’Oka, mais je ne vois pas d’amélioration, cela a empiré », considère John Cree qui affirme que rien ne changera tant que le « gouvernement et tout le monde ne reconnaîtront pas que nous avons les droits sur nos terres. »

« Nos gens ont été considérés comme les méchants »

Roxann Whitebean, une cinéaste de Kahnawake, avait six ans à l'été 1990. Elle et sa sœur aînée vivaient avec leur grand-mère dans une maison le long de la voie maritime du Saint-Laurent. Malgré son jeune âge, elle se souvient d'un hélicoptère atterrissant près de chez elle.

Elle se souvient aussi des tanks de l'armée canadienne stationnés entre la voie maritime et le fleuve faisant la queue devant une banque alimentaire improvisée et de sa famille qui avait plutôt été obligée de rationner la nourriture tout l'été.

« J’avais l’impression de vivre sur la ligne de front, même si ce n'était techniquement pas la première ligne », dit-elle.

Ces expériences ont façonné la femme qu’elle est devenue, une fière Kanien'kehá: ka, et lui ont inspiré son premier film Legend of the Storm (2015).

« J'ai l'impression que notre peuple souffre encore aujourd’hui de cette injustice, surtout quand il est question d'éducation et de notre droit à l'autodétermination », affirme la jeune cinéaste.

Le devoir de mémoire

Tewateronhiakhwa Nelson est née bien après 1990. Étudiante à l'Université Carleton à Ottawa, la jeune femme de 21 ans constate les effets qu’a eu la crise sur sa mère et sa grand-mère, toutes deux des résidentes de Kanesatake.

Elle se dit reconnaissante de ne pas avoir vécu cela.

« Ma mère avait 14 ans à l'époque. Je ne peux pas imaginer avoir 14 ans et avoir l'armée, là, dans ma face. »

Pour Tewateronhiakhwa Nelson, le 11 juillet est une journée dont il faut se souvenir. Selon elle, il faut aussi s'efforcer d'établir de meilleures relations avec le Canada et les uns avec les autres.

« La terre a toujours été un problème, et je pense que ça le restera tant que le gouvernement ne le reconnaîtra pas. Je ne pense même pas qu'ils reconnaissent à quel point le territoire est important pour nous », dit Tewateronhiakhwa Nelson, en concluant qu’il s’agit pourtant d’un point de départ « pour aller de l'avant ensemble, pour se réconcilier et travailler ensemble à des choses qui profiteront à notre communauté. »

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