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La crise du fentanyl dans l’œil d'un patrouilleur

Si le fentanyl n'épargne aucun type de consommateur, les toxicomanes sont particulièrement exposés aux effets de ce puissant opioïde. Nous avons effectué deux patrouilles de nuit en septembre pour témoigner de cette clientèle très vulnérable.

Un texte de Pascal Robidas

L'agent Benoit Boisselle a patrouillé dans le secteur est du centre-ville durant presque 10 ans. Il ne compte plus le nombre d'appels pour des cas de surdoses. La crise du fentanyl l'interpelle.

« Le lundi, tu peux réagir d'une façon, le mardi, d'une autre façon. Le mercredi, ça ne va rien te faire pantoute et le jeudi, tu vas te ramasser à l'hôpital intubé partout. Malgré le fait qu'il peut être habitué de consommer, tu sais jamais quand ton corps va dire : "aujourd'hui ça ne passe pas" », explique Benoit Boisselle, policier au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Après Vancouver et Toronto, Montréal est elle aussi frappée par la crise du fentanyl. On dénombre près d'une cinquantaine de surdoses depuis la mi-août.

« On sent depuis environ un mois et demi qu'il y a une augmentation », confirme Benoit Garneau, d'Urgences-santé.

Derrière les statistiques se cachent des drames humains, comme celui de Bianca, croisée pendant notre patrouille dans un parc du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Il y a un mois, le fentanyl mélangé à son insu dans sa dose d'héroïne a failli la tuer.

Elle affirme que ses problèmes de consommation ont débuté après un grave accident de la route. Son médecin de l'époque lui aurait prescrit des drogues puissantes pour la soulager de ses douleurs au dos.

« J'ai eu un accident de voiture il y a sept ans. Ma voiture a fait des tonneaux avant de toucher terre. Je me suis blessée au cou. Les médecins m'ont mise sur des médicaments comme l'OxyContin, la morphine, etc. Quand tu prends des médicaments comme ça, c'est un attrait. Tu en prends toujours de plus en plus », explique-t-elle Bianca.

Une fois accro, elle est passée à l'héroïne. « Une journée, quelqu'un m'a montré comment m'injecter, parce que l'effet est plus fort. »

Ce qui a sauvé la vie à Bianca, c'est la naloxone, considérée comme l'antidote au fentanyl parce qu'elle neutralise les effets de la drogue en quelques minutes.

Le gouvernement du Québec veut rendre ce médicament accessible au public derrière les comptoirs des pharmacies et veut s'assurer que tous les premiers répondants puissent en avoir dans leur trousse de premiers soins.

La crise du fentanyl qui s'empare de Montréal fait faire des cauchemars aux premiers répondants, qui interviennent parfois trop tard. Les symptômes sont faciles à reconnaître. Les patients sont terrassés, souvent inconscients ou sans signe vitaux à l'arrivée des ambulanciers paramédicaux.

« C'est certain que ça nous reste dans la tête. On va toujours souhaiter que cette personne-là puisse s'en sortir », souligne Benoit Garneau.

Deux patrouilles de nuit ont été suffisantes pour voir la misère humaine provoquée par la drogue aux opioïdes. De jeunes adultes en crise ou en train de s'injecter des drogues aux opioïdes sont visibles par le public.

Qu'il s'agisse des ambulanciers paramédicaux ou des policiers, être intervenant de première ligne, c'est être à l'avant-scène. Éprouvant, émotivement.

« Tu patrouilles avec moi depuis deux nuits, et tu trouves ça incroyable. Mais nous autres, c'est notre réalité quotidienne, de voir la misère des gens, de voir les crises, de voir la peine, de voir la rage. Ce n'est que ça. Oui, on est des éponges, mais il faut être capable de tordre l'éponge pour revenir le lendemain. Il faut comprendre la détresse des gens, la tristesse des gens. Mais on ne peut pas rentrer à l'intérieur de ça, parce qu'on va se détruire comme personne », confie Benoit Boisselle.

Bianca ne veut plus se détruire. Frôler la mort l'a fait réfléchir à ce qui comptait pour elle.

« Je pense à ma fille. Je pense que j'étais vraiment stupide de m'injecter cette dose d'héroïne. Mais on ne va pas changer le passé. Je peux juste améliorer l'avenir. Je suis un traitement à la méthadonne depuis un mois et j'aimerais m'en sortir », dit-elle.

Elle espère pouvoir serrer dans ses bras sa fille qui a eu cinq ans le 11 septembre dernier. La DPJ lui en a enlevé la garde il y a deux ans.

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