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La décision d'Ottawa d’interdire le déversement est « irresponsable et injuste », dit Coderre

« Irresponsable et injuste » : tels sont les adjectifs utilisés par le maire de Montréal pour qualifier la décision d'Ottawa de ne pas donner, pour l'instant, le feu vert au déversement de huit milliards de litres d'eaux usées dans le fleuve Saint-Laurent.

« Selon mes informations qui émanent d'Environnement Canada, c'est la première fois depuis 1977 qu'on parle d'arrêté ministériel », s'est insurgé Denis Coderre en conférence de presse, quelques heures après que le fédéral eut invoqué cette mesure pour empêcher Montréal d'aller de l'avant avec le déversement qu'elle souhaitait commencer dimanche.

« Pourquoi Montréal vit-elle cette injustice? Est-ce qu'on va faire la même chose pour Victoria, pour Toronto, pour l'ensemble des municipalités au Québec ou ailleurs? Voyez à quel point ça n'a pas de bon sens! », a déclaré, outré, Denis Coderre, qui a souligné qu'il respectera les règles du gouvernement fédéral.

« On fait de la politique sur le dos des Montréalais », a encore dit le maire de Montréal, qui affirme qu'Ottawa tente de gagner du temps et de compter des points en pleine campagne électorale.

Coderre dit avoir fourni tous les documents requis

Le maire Coderre affirme pourtant avoir reçu le 10 octobre dernier un courriel signé par le directeur régional d'Environnement Canada pour le Québec, Philippe Morel, dans lequel il affirmait que la Ville et Québec avaient fourni tous les documents requis.

Par conséquent, le maire de Montréal dit ne pas comprendre pourquoi Environnement Canada affirme maintenant manquer d'information pour prendre une décision éclairée. 

Le délai imposé par Ottawa est « irresponsable », selon Denis Coderre, parce que le déversement prévu était un geste de « planification et de prévention en vue de protéger davantage le fleuve et les eaux ». 

Une fois effectué, le déversement aurait permis de mieux traiter l'eau à Montréal, dit le maire. Mais en le retardant, le gouvernement canadien accroît le risque de bris et de déversements accrus dans le fleuve, sans compter les problèmes éventuels à l'usine d'épuration, de souligner le maire, qui conclut que si la décision finale n'est pas prise d'ici le 23 octobre, il pourrait donc y avoir des conséquences et des « problèmes sérieux ».

Un expert indépendant

Plus tôt dans la journée, le lieutenant québécois de Stephen Harper, Denis Lebel, avait, au nom de la ministre de l'Environnement, annoncé qu'un expert indépendant serait nommé « de façon accélérée » pour procéder à un examen scientifique et mesurer davantage les impacts de cet éventuel déversement et afin de décider si, finalement, il l'autorisera ou pas.

« Le fleuve est l'une des voies navigables les plus importantes du Canada, a déclaré Denis Lebel. Il constitue l'habitat de plusieurs espèces de baleines et de poissons et il fournit de l'eau potable à des millions de Canadiens. »

Le ministre Lebel se montre confiant : « Nul doute que la Ville de Montréal va donner les informations et va collaborer avec nous là-dedans », a-t-il dit en conférence de presse à partir de Saguenay.

Québec considère avoir fait son travail 

De son côté, le ministre de l'Environnement du Québec a affirmé par voie de communiqué que « rien dans la déclaration du gouvernement fédéral ne vient contredire les conclusions des experts du gouvernement du Québec ». David Heurtel estime que les experts du gouvernement du Québec ont fait leur devoir. 

Toutefois, des sources ont affirmé à ICI RDI que le gouvernement de Philippe Couillard entretient des inquiétudes, notamment quant à la diligence dont fera preuve la ministre Aglukkaq dans ce dossier.

Car la Ville affirme disposer d'une fenêtre d'un mois pour effectuer le déversement, soit à partir de la mi-octobre. Ainsi, au-delà du 15 novembre, il serait trop tard pour procéder.

Toujours selon ces sources, Québec se questionne « sur le sens des responsabilités du fédéral » et met en relief le fait qu'un retard dans les travaux pourrait avoir des conséquences importantes sur les infrastructures (collecteur et autres) ainsi que sur l'environnement. Des conséquences qui pourraient être plus grandes que le déversement des milliards de litres d'eaux usées.

Projet Montréal se réjouit de l'arrêt ministériel 

Sylvain Ouellet, porte-parole en matière d'eau et de développement durable pour le parti d'opposition Projet Montréal, se dit satisfait de la décision prise par le fédéral. 

« Depuis le début, la Ville de Montréal a caché des informations au public et au conseil municipal, a déclaré M. Ouellet, et je comprends parfaitement Environnement Canada d'arriver à la même conclusion que nous : c'est-à-dire qu'on n'a toujours pas d'informations. »

Le Bloc québécois critique Ottawa de ne pas avoir agi plus tôt

De l'avis de Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois, Ottawa aurait dû rendre sa décision et demander l'intervention de scientifiques « il y a longtemps ». M. Duceppe dit souhaiter que le fédéral agisse promptement de sorte que Montréal « sache à quoi s'en tenir ».

D'ajouter Gilles Duceppe : « Et je demande en même temps à M. Lebel d'avoir la même attitude envers la ville de Toronto qui déverse chaque année 10 milliards [de litres] d'eaux usées dans le lac Ontario, et envers la ville de Victoria, qui envoie pour 30 milliards de litres d'eaux usées dans l'océan Pacifique à chaque année, où - semble-t-il - il y a aussi des poissons. »

De quoi parle-t-on exactement?

Les travaux majeurs pour abaisser la structure de l'autoroute Bonaventure, au centre-ville, exigent de déplacer une chute à neige reliée à un gros égout. Cette conduite de 5 mètres de diamètre achemine normalement les eaux usées à l'usine d'épuration. Pour effectuer les travaux, il faudra assécher la conduite.

Autre raison pour assécher l'intercepteur sud-est : la Ville doit retirer des « cintres », des cerceaux de renforcement en bois vétustes qui ont commencé à se détacher de la structure. Les morceaux pourraient mettre en péril l'épuration des eaux.

Ainsi, 8 milliards de litres d'eaux usées iraient directement dans le fleuve par une trentaine de points de rejet (surverses d'égout par temps de fortes pluies) de la rive sud de l'île, entre LaSalle et Rivière-des-Prairies. Il s'agit, selon la Ville, d'une mesure exceptionnelle, avalisée par le ministère québécois de l'Environnement.

Une décision motivée par des motifs électoralistes?

De l'avis d'un avocat spécialisé en droit de l'environnement, Pierre-Olivier Charlebois, du cabinet Fasken Martineau, il est peu fréquent que l'on décrète un arrêté ministériel comme l'a fait la ministre Aglukkaq. Cette dernière affirme avoir appuyé sa décision sur l'article 36.3 de la Loi sur les pêches, en vertu duquel il est interdit de « rejeter une substance nocive [...] dans des eaux où vivent des poissons ». Or même l'utilisation comme telle de cet article est rare, toujours selon Me Charlebois, qui se refuse toutefois d'affirmer que le geste du gouvernement Harper est motivé par des considérations politiques, étant donné que les partis fédéraux sont en pleine campagne électorale. 

Mais pour Martine Châtelain de la Coalition Eau Secours!, il est indéniable que la décision est « électoraliste ». « La dimension politique est partout dans ce dossier-là, depuis le début », dit-elle. « Je pense que le gouvernement du Canada n'aurait pas du tout réagi si on n'avait pas été en campagne électorale. »

Cela dit, Mme Châtelain trouve que cette suspension temporaire est une bonne chose puisqu'à son avis, un expert indépendant permettra de faire connaître ce qui sera vraiment déversé dans l'eau. 

Avec les informations de Sébastien Bovet

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