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« La F1 doit à Bernie un énorme respect » - Normand Legault

Au Québec, parmi les hommes d'affaires qui ont bien connu Bernie Ecclestone, il y a Normand Legault et Michael Fortier. Ils ont accepté de réagir au changement de garde en F1 au micro de Radio-Canada Sports.

Normand Legault connaît Bernie Ecclestone depuis 1978. M. Legault a dirigé les destinées du Grand Prix du Canada entre 1981 et 2008, à titre de directeur général puis président et chef de la direction. Il a été un proche de M. Ecclestone, a travaillé pour lui, et a fait partie de ses possibles successeurs.

Michael Fortier côtoie Bernie Ecclestone depuis 2010. M. Fortier est vice-président du conseil de la Banque Royale du Canada. Il a été ministre dans le dernier gouvernement fédéral conservateur entre 2006 et 2008, notamment chargé de la grande région de Montréal.

Il a pris part à trois phases de négociations, entre 2010 et 2016, pour assurer la pérennité du Grand Prix du Canada. À ce sujet, il était encore en contact avec Bernie Ecclestone quelques heures avant que Liberty Media n'annonce le changement de garde, lundi.

« Bernie était quelqu’un qui faisait toujours la part des choses entre les relations personnelles et les affaires, explique Normand Legault. Du côté des affaires, il était intraitable. Vous pouviez être son ami, son frère, son beau-frère, ça n’avait aucune importance, les affaires étaient les affaires.

« Par contre, il avait cette élégance toute britannique et parfois ce sens de l’humour très britannique qui pouvait, jusqu’à ce qu’on s’y habitue, être désarmant. Il était et est toujours, car l’âge ne semble pas l’affecter, un homme très brillant intellectuellement. Le courant passe très vite entre les deux oreilles. »

Michael Fortier vient de clore des négociations avec Bernie Ecclestone à propos de la répartition des recettes du Grand Prix du Canada. Il doit d'ailleurs faire rapport des discussions au nouveau patron de la F1, l'Américain Chase Carey.

« Dans le contexte du monde des affaires, il y a très peu de gens, sauf dans les entreprises familiales, qui peuvent dire qu’ils ont été les chefs de la direction d’une entreprise pendant 40 ans, affirme M. Fortier. Encore moins une entreprise avec des tentacules planétaires comme celle de la F1.

« Donc, Bernie Ecclestone est vraiment un personnage unique et singulier dans ce sens. C’est un homme de 86 ans qui a réussi avec les méthodes qui étaient les siennes.

« Il y avait toujours en arrière-plan beaucoup de non-dits. Un des non-dits toujours, c’était : "tu sais, Michael, on pourrait changer la course, trouver quelqu’un d’autre". Au début, ces menaces-là, je les prenais au sérieux, admet Michael Fortier, mais avec les années, j’ai appris que ça faisait partie du personnage.

« Il est un fin négociateur, et il transigeait dans un milieu avec des gens qui ont énormément d’argent et/ou énormément d’ego.

« Depuis les 6-7 ans que je le côtoie, je l’ai vu avec des propriétaires d’équipe, je l’ai vu avec des pilotes, je l’ai vu avec des gens qui travaillent sur les circuits et qui ont des postes très modestes, il était toujours le même homme, affirme l'ancien homme politique.

« C’est quelqu’un qui ne faisait pas la différence entre les gens qui avaient beaucoup d’argent, les gens qui n’en avaient pas, des gens importants, des gens qui ne l’étaient pas, et ça, ça me fascinait à propos de lui. »

Les deux hommes reconnaissent que Bernie Eccletone a bâti un empire, grâce à son sens des affaires.

« Je pense qu’il y a beaucoup, beaucoup de gens qui vont s’ennuyer de lui et de son style, croit Michael Fortier. C’est un homme qui a fait fortune, mais qui a fait faire des fortunes à d’autres aussi, et son sens du marketing est inouï.

« Tous les contrats qu’il a signés au fil des dernières décennies, que ce soit pour la commercialisation de la marque, que ce soit avec les diffuseurs, dans certains cas, c’était des premières. Ce qu’il proposait comme partenariats ou comme ententes n’avait jamais vraiment été testé dans d’autres secteurs.

« Donc, il était avant-gardiste à plusieurs égards, affirme M. Fortier, ce qui est un peu ironique, car on le remplace maintenant parce qu’on avance que, entre autres choses, la F1 n’est pas assez actualisée, que ses revenus venant du monde digital sont presque rien et qu'il n’a pas gardé la cadence, peut-être avec le monde d’aujourd’hui, en 2017. »

« C’est une page d’histoire qui se tourne, dit Normand Legault. Bernie, c’est 40 ans de F1 sur lesquelles il a régné. Il est l’architecte de la F1 moderne.

« Il ne déléguait à peu près jamais. Il avait ce dicton : « delegating means accepting second best » (déléguer, c’est accepter que ce soit moins bien fait). Il pouvait écouter votre opinion, ne demandait pas conseil, parce que pour lui, c’eût été s’abaisser, affirme M. Legault. C’était un mode de gestion où il était l’unique décideur.

« On fait en ce moment des bilans de la présidence de Barack Obama. Oui, c’est bien beau être président, mais il faut que les chambres soient d’accord, sinon vous ne pouvez rien faire.

« Très souvent, j’ai vu que Bernie voulait apporter certains changements, mais il se butait aux équipes qui s’y opposaient, rappelle l'ancien patron du Grand Prix du Canada . Et avec la règle de l’unanimité dans la convention des Accords Concorde, une seule pouvait tout bloquer. Et généralement, cette une-là, c’était l’équipe championne du monde. Quand une équipe domine, elle ne veut changer absolument rien au règlement.

« Donc, la situation globale de la F1 n’est pas imputable uniquement à Bernie Ecclestone, soutient M. Legault. Je ne suis pas là pour le défendre. Mais la F1 lui doit énormément. Oui, il s’est enrichi avec la F1, mais elle ne serait pas là où elle est aujourd’hui sans lui dans les 40 dernières années. »

Normand Legault et Michael Fortier admettent que le monde des médias a beaucoup changé depuis 10 ans, et que Bernie Ecclestone n'a pas fait évoluer son modèle d'affaires pour s'adapter.

« Dans le cas du virage numérique, ça a été difficile pour Bernie. Je crois me souvenir qu’il ait déclaré à un journaliste de la presse britannique qui lui demandait de préciser sa stratégie Internet : « Je n’en ai pas, it’s just a passing fad » (c’est une mode qui va passer).

« Était-ce une boutade ? Ou était-il convaincu que l’Internet n’était pas un facteur significatif dans le nouvel ordre des choses ? Le modèle dans lequel il était habitué de travailler était celui des droits de retransmission télévisuelle.

« Pourtant, Bernie avait à cette époque de jeunes filles à la maison qui avaient les derniers modèles de téléphone mobile, les premiers IPad, les premiers de tout, alors il était conscient de ça, révèle M. Legault, mais peut-être refusait-il d’accepter que ça puisse modifier le modèle économique de la valeur des droits vidéo de la F1. »

« Je pense que l’arrivée de Chase Carey et de cette expertise qu’ils ont chez Liberty Media permettra probablement au niveau du marketing d'avoir une approche beaucoup plus en harmonie avec les consommateurs d’aujourd’hui et la façon de faire d’aujourd’hui », souligne M. Fortier.

Michael Fortier questionne aussi le choix des pays et des villes que M. Ecclestone a fait entrer dans la famille F1 dans les dernières années.

« Dans mes négociations avec M. Ecclestone, il me rappelait souvent que beaucoup d’autres villes [que Montréal] souhaitaient héberger un Grand Prix.

« Il me parlait de Bakou (en Azerbaïdjan), de Sotchi (en Russie), des endroits où il a obtenu des cachets très importants pour tenir sa course, mais je crois qu’à certains égards, c’était des vues à court terme. Je ne suis pas certain que dans les dernières années, avec l’arrivée de toutes ces nouvelles villes, la marque y ait beaucoup gagné. »

Pour assurer le long terme, la F1 doit miser ce qui la caractérise, soit son visage européen.

« Les nouveaux propriétaires sont des gens de médias avec une présence mondiale, il n’en demeure pas moins que la F1 n’est pas américaine, insiste Normand Legault. Elle a une présence aux États-Unis, mais elle demeure européenne avec une Silicone Valley du côté de Milton Keynes (en Angleterre). La culture d’entreprise est européenne.

« C’est quand même étonnant qu’à l’heure où on a une équipe championne du monde allemande, un champion du monde allemand et des pilotes allemands, il n’y ait pas de course en Allemagne, note M. Legault.

« Les nouveaux propriétaires doivent veiller à ce que le sport soit le plus populaire possible, ce qui est différent de « le plus rentable possible ». Je ne connais pas leurs intentions, mais cela va déterminer leurs choix, comme dans le calendrier. »

Liberty Media compte développer le rayonnement de la F1 aux États-Unis et dans les Amériques. Elle semble avoir acquis un public à Austin au Texas, et à Mexico. Elle a déjà un public fidèle et connaisseur au Québec.

« Je crois qu’une des choses qu’on risque de voir, c’est une américanisation de la F1, explique Normand Legault, j’ose le dire, une vision un peu plus américaine de la F1, et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose.

« La F1 fait partie de ces grands sports fédérés, rappelle l'ancien patron du Grand Prix du Canada, alors qu’aux États-Unis, le sport automobile n’est pas fédéré, chaque organisme s’autosanctionne, que ce soit NASCAR, Indycar, et ainsi de suite.

« Ce sont deux visions de la gouvernance du sport, et faudra voir comment la F1 évolue. »

À son arrivée en F1, Chase Carey, mandaté de Liberty Media, avait expliqué qu'il se donnait trois ans pour comprendre tous les rouages, et qu'il suivrait Bernie Ecclestone durant cette période de transition.

Il prend les pleins pouvoirs après seulement quatre mois d'observation, et a créé un titre honorifique, président émérite, pour Bernie Ecclestone.

« On va donner le bénéfice du doute à Liberty, affirme Michael Fortier. Qu’ils aient décidé d’agir en quatre mois plutôt qu’en trois ans, ça ne me surprend pas. Je voyais mal comment M. Ecclestone pouvait cohabiter avec une personne de la trempe de M. Carey, qui regardait au-dessus de son épaule.

« Ce sont tous les deux des hommes qui sont habitués à diriger, à prendre les rênes d’une organisation, alors cette cohabitation ne pouvait pas durer, selon moi. Ce qui a été confirmé.

« Je vois mal Bernie Ecclestone se promener dans les paddocks en 2017 pour vouloir porter ombrage à M. Carey. Ce n’est pas du tout son style.

« Je pense que dans la garde rapprochée de M. Ecclestone, plusieurs dirigeants vont rester en poste, j’ai parlé à certains à qui on a confirmé qu’ils gardaient leur emploi, révèle l'ancien ministre conservateur.

« M. Ecclestone s’en va, c’est une partie très importante, mais une bonne partie de l’infrastructure de la F1 demeure intacte, rappelle M. Fortier, donc pour ceux qui s’inquiétaient de la continuité, je pense qu’ils vont être rassurés. »

Si Liberty Media a installé Bernie Ecclestone dans son siège de président émérite, ça ne veut pas dire qu'il s'éclipsera forcément.

« Je crois que si M. Ecclestone avait voulu garder les pleins pouvoirs, l’entente n’aurait pas eu lieu, affirme Normand Legault. Va-t-il simplement s’éclipser ? Je vous avouerais que j’en serais étonné. Il est possible qu’il soit impliqué dans un rôle d’intervenant d’une façon quelconque.

« Bernie préfère toujours avoir le pouvoir. À défaut de l’avoir, son deuxième choix, c’est parfois de tenter de l’avoir, précise Normand Legault. Alors, on verra ce qui arrivera dans les années à venir.

« Une décision que j’espère ces personnes prendront, lance l'ancien patron du Grand Prix du Canada, c’est de trouver une façon élégante de lui rendre un hommage senti. »

« Bernie Ecclestone a toujours été très transparent avec moi, affirme pour sa part M. Fortier. Il a toujours tenu parole.

« Si je devais en avoir d’autres dans l’avenir (avec Liberty Media), je m’attends à ce qu’elles se déroulent dans le même professionnalisme et le même respect que celles avec M. Ecclestone », a conclu Michael Fortier.

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