À 20 h, la file d'attente pour entrer au Club Soda s'étire sur le boulevard Saint-Laurent jusqu'à la rue Sainte-Catherine. Bondé, le trottoir sud-est de l'intersection la plus connue de Montréal. Normal. C'est Fred Fortin qui accapare la salle en ce jeudi soir d'automne qui ressemble à une soirée d'été. Et on sait déjà que ça va être chaud.

Un texte de Philippe Rezzonico

Quand on entre dans la salle, la voix de Laura Sauvage qui assure la première partie se fait entendre. Derrière la vitre qui sépare le hall d'entrée du guichet, on peut voir une dizaine de personnes massées devant la table sur laquelle reposent les différents supports du plus récent disque de Fortin, Ultramarr.

D'emblée, une phrase prononcée par Fortin lors de notre entretien 48 heures avant sa rentrée montréalaise me vient à l'esprit.

« À la lumière des bons commentaires entendus à la sortie du disque, tu te demandes : qu'est-ce que Ultramarr aurait représenté (en termes de ventes) il y a dix ans? »

En effet, on peut se le demander. Il fallait pourtant voir l'enthousiasme des amateurs à se procurer l'album au Club Soda. La pratique a toujours existé, mais elle me semble à la hausse en cette ère où les artistes touchent des redevances ridicules des sites de musique en continu. En se procurant l'objet en mains propres à la salle où l'artiste se produit, l'amateur sait que la somme déboursée se retrouve dans les poches de ce dernier. C'est ça de pris.

Survivre avec les fidèles

« On a tout le temps été dans la survie, assure Fortin, qui fait partie de notre paysage musical depuis plus de 20 ans. Mais en toute sincérité, c'est quelque chose à laquelle je ne pense pas. Si je devais penser à ce que serait le futur, ça ferait longtemps que je ferais plus de musique. Je fais confiance à la vie. Je suis un musicien idéaliste. Un rêveur. Et puis, il y a toujours du monde à nos shows. Il y a du monde qui nous suit. Qui nous sont fidèles. »

Et comment. Archi bondé, le Club Soda! Au point où l'on affichait déjà une supplémentaire à la porte d'entrée, prévue lors des FrancoFolies de 2017. Le public de Fred est à son image : francophone, sympathique, courtois, féru de musique... et assoiffé.

Au parterre, c'était la valse des canettes de bière gros format. Sur scène, Fred et ses musiciens se passaient allègrement la bouteille de cognac pour en boire au goulot. Famille musicale sur scène, famille de fidèles au parterre, communauté d'esprit complète, en définitive.

Appuyées par les projections inspirées de l'univers visuel de Martin Bureau et concoctées par Maxim Boisseau, Mélanie Martin, David Baril et Francis Corbeil, les chansons d'Ultramarr ont transportés les spectateurs dans le monde particulier et singulier de Fred Fortin qui n'a cessé d'évoluer depuis ses débuts.

Mine de rien, Ultramarr est le cinquième disque solo de Fortin depuis 1996. Mais il y a aussi quatre albums de Galaxie... Et deux albums de Gros Mené... Sans compter les réalisations de disques de Mara Tremblay (1998), d'Arseniq 33 (2004), de Mononc' Serge (2006), des Breastfeeders (2006), de Thomas Fersen (2008), ainsi que la musique pour Full Blast, ou, tout récemment, celle pour Les beaux malaises.

Visionnaire?

Fred Fortin avait-il compris dès les années 1990 qu'un musicien issu de la frange alternative devait obligatoirement multiplier les projets créatifs? Était-il visionnaire?

Ce que Fortin recherche pour la confection de ses disques, ma foi, il le recrée aussi avec succès sur scène. Son ensemble actuel de tournée semble être un super groupe regroupant des vedettes provenant d'autres horizons.

Fortin a à ses côtés son complice de toujours Olivier Langevin (Galaxie), François Lafontaine (ex-Karkwa), Joss Tellier (Ariane Moffatt, Dumas) et Sam Joly. Il fallait voir la complémentarité, la cohésion, le goût du risque et l'émulsion de tout ce beau monde durant Douille (complexe), Plaster la lune (solide) ou Scotch (dévastatrice): regards complices, intensité et instrumentation de haut calibre.

Et invités, aussi. Enfin, une invitée, que bien des gens avaient repérée au parterre bondé. Personne n'a été surpris de voir Marie-Pierre Arthur se diriger vers les coulisses et apparaître sur scène pour s'acquitter des lignes de basse pour le doublé Gratte (avec projection de neige sur écran) et Tapis noir (excellente).

Des moments de partage aussi forts que lorsque Fortin chante Molly comme si sa vie en dépendait, où quand le groupe fait exploser durant les rappels Chateaubriand et autres Vénus (celle-là, de Gros Mené).

Fred, aujourd'hui encore, adore voir et entendre la foule entonner ses chansons. Comme si, plus que tout, cela validait le plaisir de poursuivre l'aventure musicale.

Il n'a sûrement pas quitté le Club Soda déçu. L'apport de la foule durant Madame Rose, Chaouin (interprétée en solo), Mélane (en duo avec Langevin) et même la récente Ultramarr, a été plus que considérable.

Et on ne doute pas une seconde que cela sera similaire dans toutes les villes du Québec qui seront visitées dans les prochains mois. Et le 15 juin 2017 durant les FrancoFolies.

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