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La philosophie québécoise du Lightning de Tampa Bay

Il y a cette impression que le Lightning pige abondamment au Québec pour renflouer ses coffres de jeunes espoirs, récemment renforcée par le contrat accordé à Alex Barré-Boulet. Mais existe-t-il vraiment une telle philosophie?

Un texte d’Alexandre Gascon

À regarder froidement les chiffres, ça ne saute pas aux yeux.

Au cours des quatre derniers repêchages de la Ligue nationale, Tampa Bay a misé à trois reprises sur des Québécois – excluant les joueurs d’une autre nationalité issus de la LHJMQ – sur ses 32 choix. À titre comparatif, au cours de la même période, le Canadien en a retenu seulement deux, mais en 24 sélections.

La formation floridienne a récupéré de nombreux Québécois délaissés par les autres organisations comme Michael Bournival, Gabriel Dumont, Cédrick Desjardins, repêchés par d’autres équipes dans les deux premiers cas.

Mais, bien sûr, il y a ces offres de contrats aux joueurs autonomes qui ont glissé entre les mailles du filet et qui marquent les esprits. Ces récents coups de maître, tellement brillants en fait qu’ils occultent tout le reste. On parle bien sûr de Jonathan Marchessault et de Yanni Gourde.

« On a une philosophie et une vision du travail qui nous est particulière et qui met le jeune en valeur et en confiance. Ce n’est pas toujours facile. Prends Yanni Gourde, ce n’est pas nous qui l’avons repéré en premier. Il avait eu un contrat de 25 parties avec une autre équipe (San José, NDLR), ça n’a pas marché pour certaines raisons et on est allés le chercher. »

Il en va de même pour Marchessault d’ailleurs à qui les Rangers ont octroyé une première chance dans leur filiale de la Ligue américaine, suivi des Blue Jackets, avant que le Lightning lui fasse signe.

Tampa Bay dédie un seul recruteur à temps plein au Québec, comme les autres formations de la LNH. Certains recruteurs « supérieurs » sont également chargés de comparer les évaluations québécoises avec celles des autres territoires, de l’Ouest du pays jusqu’en Russie.

« Mais d’avoir un décideur qui s’appelle Julien BriseBois, qui est Québécois, et qui a vécu avec le Canadien à ses premières années dans la Ligue nationale de hockey, je pense qu’il y a un intérêt marqué. C’est une personne importante du Lightning pour la filiale québécoise. Je suis un travailleur de l’ombre », explique Boucher.

Alex Barré-Boulet deviendra-t-il l’exception?

La saison recrue exceptionnelle de Yanni Gourde, 53 points en 67 matchs, et celle non moins impressionnante de Marchessault avec les Golden Knights, 65 points en 63 matchs, font craindre aux partisans du CH que leur club s’est fait soutirer au nez et à la barbe un autre diamant brut.

À 20 ans, Barré-Boulet caracole en tête des marqueurs de la LHJMQ grâce à une récolte de 109 points, dont 51 buts, en 61 matchs.

Un recruteur du Québec d’une formation de l’Est y apporte un bémol.

« Au cours des 10 dernières années au Québec, il y a trois joueurs de 20 ans sur 100 environ, non repêchés, qui ont dominé la ligue junior, qui ont signé un contrat professionnel et qui ont réussi : Gourde, Marchessault et David Desharnais. »

« Le monde parle beaucoup des exemples qui fonctionnent, mais pas des autres, a renchéri un dépisteur de l’Association de l’Ouest. Je lisais quelque chose sur Gourde récemment et on s’interrogeait pourquoi le Canadien ne l’avait pas repêché. À 17 ans, il ne jouait même pas junior majeur (il a commencé son stage junior à son année 17-18 ans, NDLR). C’est vraiment facile de dire ça après. »

Un coup de dé donc, estiment ces deux recruteurs. Au cours des dix dernières années, un seul des meilleurs marqueurs de 20 ans dans la LHJMQ a réussi à s’imposer au plus haut niveau pour l’instant : Gourde.

« Il faut être prudent effectivement avec une production offensive extraordinaire quand le gars à 20 ans, mais dans le cas qui nous occupe, le jeune homme a toujours eu des productions offensives intéressantes depuis qu’il a 17 ans dans le junior majeur. La projection pour un gars comme ça, c’est sera-t-il capable de jouer sur tes 6 meilleurs attaquants lorsqu’il se rendra dans la Ligue nationale de hockey, et s’il doit rater, est-ce qu’il a une chance de jouer sur une troisième ou quatrième ligne. On croit qu’il a une chance de jouer à peu près n’importe où dans un alignement de la LNH s’il continue de se développer comme il le fait depuis 3 ans », détaille Michel Boucher en révélant du même souffle un pan de la philosophie du Lightning.

« Nous avons défini le type de joueur que nous recherchons. Ce n’est pas un secret. Le sens de hockey et le caractère. Ces deux éléments-là ne s’enseignent pas. Si ce n’est pas déjà présent dans l’ADN du joueur, il est certain que les autres qualités ne l’amèneront pas dans la LNH. Tandis que si tu as ces deux-là, le coup de patin s’améliore, les habiletés s’améliorent, la façon de compétitionner peut également s’améliorer. On pense que c’est le cas de Barré-Boulet, comme ce l’était pour Gourde et Marchessault.

« Peut-être que le Lightning voit quelque chose qui échappe aux autres, admet le dépisteur de l’Ouest. C’est sûr que c’est un beau modèle de recrutement. »

La patience pour les petits joueurs

Qu’ont en commun Desharnais, Barré-Boulet, Gourde et Marchessault? Aucun d’entre eux ne dépasse les 1,75 m (5 pi 9 po).

Voilà une autre facette de la philosophie floridienne. Dans cette « nouvelle » Ligue nationale qui table sur le talent pur à tous les échelons et la vitesse, les joueurs désavantagés physiquement peuvent prendre plus de temps à atteindre une maturité physique qui leur permet de rivaliser avec les costauds de la meilleure ligue au monde.

Gourde a passé cinq saisons entières dans la LAH, plus 38 matchs dans la Ligue de la côte Est, avant d’obtenir sa chance à temps plein dans la LNH. Il dispute sa saison recrue à l’âge où bien des joueurs approchent de l’autonomie complète.

« Ce genre de joueurs est bien plus capable d’éclore qu’avant. Il n’y a plus d’accrochage et tout. C’est presque quatre trios de talent maintenant. Presque plus du tout de joueurs de rôle », avance le recruteur de l’Est.

« Mais quand ça fait trois ans que tu le regardes, tu vois qu’il a le caractère et l’attitude alliés au talent pour avoir une chance de passer à travers les rigueurs du hockey professionnel », se justifie Michel Boucher.

Boucher déplore également que le réseau universitaire canadien soit à ce point délaissé et n’offre pas une option de développement de qualité aux jeunes au début de la vingtaine qui émergent de leur stage junior. Contrairement aux Américains par exemple qui envoient de plus en plus des Will Butcher et des Kevin Hayes dans la LNH à 22-23 ans.

En attendant, Boucher et son organisation gardent le cap sur leur philosophie qui, pour l’instant, les mène à bon port.

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