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La puissante machine du CH pourrait-elle se casser les dents avec le Rocket de Laval?

BILLET – Il est assez captivant de se projeter dans l'avenir et de tenter d'imaginer à quel point les amateurs de sport montréalais et québécois vivront dans un écosystème diversifié d'ici quelques années.

Un texte de Martin Leclerc

Dans une agglomération métropolitaine longtemps reconnue pour n’avoir été fidèle qu’au Canadien (et à ne s’intéresser qu’aux événements ponctuels comme le Grand Prix de F1 ou les Internationaux de tennis), les fervents de sports ont commencé ces dernières années à suivre plus sérieusement la progression de l’Impact.

Les Alouettes ont immédiatement semblé pâtir de cette nouvelle affection du public pour le soccer. Mais ce serait une erreur de statuer trop rapidement sur le désintérêt des amateurs envers le football de la LCF, puisque les Oiseaux ont en même temps connu des difficultés inacceptables sur le terrain au cours des dernières saisons.

À Montréal, quand vous ne gagnez pas, vous devenez en quelque sorte invisible et inaudible.

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Par ailleurs, tout indique que la MLB procédera à une expansion d’ici deux ou trois ans et que les Expos rentreront au bercail.

La vie sportive de la ville en sera du même coup totalement chamboulée. En tenant compte du camp d’entraînement, d’un calendrier de 162 matchs, des séries éliminatoires et des assises du début décembre, le baseball majeur génère de l’intérêt et occupe l’espace médiatique environ dix mois par année. Ce n’est pas rien.

L’automne, donc, les départements de marketing de toutes ces organisations tenteront de séduire le public et de vendre des billets en même temps. Cette compétition commerciale sera à la fois féroce et fascinante à suivre.

Et au milieu de cette implacable jungle, on retrouvera aussi le Rocket de Laval. Le club-école du Canadien, qui entreprendra ses activités en octobre prochain dans un amphithéâtre flambant neuf de 10 000 places, a officiellement dévoilé ses couleurs au début de cette semaine.

Le hockey de la Ligue américaine peut-il connaître du succès dans la grande région de Montréal? Il y a beaucoup, mais beaucoup, de sceptiques dans la salle.

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Pour un professeur du HEC, l’arrivée du Rocket de Laval pourrait constituer une extraordinaire étude de cas.

D’un côté vous avez le Canadien et son implacable réputation en matière de mise en marché. Depuis plus de 100 ans, le CH vend l’excellence, la tradition, le succès. Le summum en matière de hockey, dans un marché extrêmement exigeant.

Et soudainement, la même machine se donne pour mission de vendre un produit de moindre qualité, extrêmement imparfait et instable.

La Ligue américaine offre un niveau de hockey élevé, certes. Mais il s’agit en même temps d’un produit avec lequel les partisans n’ont jamais la chance de développer un lien affectif.

Les joueurs les plus performants de la LAH graduent rapidement dans la LNH, au gré de leurs performances ou dès que des blessures surviennent au sein du grand club. Les entraîneurs de la LAH ne dirigent pas nécessairement pour gagner, mais plutôt pour former les meilleurs espoirs de l’organisation et leur apprendre à exceller dans des rôles bien précis.

La position au classement du club-école? Elle compte énormément pour les partisans. Mais chez le Canadien, en bout de ligne, elle importe assez peu.

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Le club-école du CH a raté les séries éliminatoires au cours des cinq dernières années et la direction de l’organisation n’en a jamais fait de cas.

Certaines organisations de la LNH insistent pour que leur équipe de la LAH connaisse du succès et participe aux séries éliminatoires afin de permettre à leurs jeunes espoirs de disputer des matchs endiablés et hautement compétitifs. Pour y parvenir, ces organisations embauchent souvent des vétérans qu’elles insèrent parmi les jeunes qui forment le noyau du club-école.

Chez le Tricolore le club-école est, justement, strictement une école. Et encore cette semaine, Marc Bergevin a spécifié que la philosophie du CH ne changera pas à ce niveau.

« À la fin de la journée, le but du (du club-école) est d’alimenter le Canadien de Montréal […]. C’est l’idéal de développer ses jeunes espoirs dans la victoire, et on fait de notre mieux [pour que ça arrive]. […] On va faire tout ce qui est possible pour que ça arrive mais pas aux dépens [de la mission première] de développer nos jeunes pour aider la grosse équipe », a indiqué le DG du Canadien.

C’est une philosophie qui se défend. Mais qui compliquera la vie de ceux qui tenteront de vendre des billets permettant d’assister aux matchs du Rocket.

Quelques minutes après le point de presse de son directeur général, Geoff Molson indiquait qu’il serait insatisfaisant, à ses yeux, que les ventes d’abonnements saisonniers du Rocket de Laval se situent quelque part entre 3000 et 4000, soit la moyenne des autres équipes de la Ligue américaine.

Cette affirmation fait sourciller. Dans le contexte montréalais, le Rocket sera un énorme succès (et on assistera à un incroyable changement de culture du côté du public) si on parvient à atteindre une moyenne de 3000 à 3500 spectateurs par match, et ce, en incluant les billets vendus à l’unité.

« Il y aura 10 000 places dans cet amphithéâtre. C’est probablement un peu trop ambitieux de penser qu’on pourra faire salle comble tous les soirs comme c’est le cas lors des matchs du Canadien au Centre Bell. Mais on veut intéresser un clientèle différente. On veut (entre autres) accueillir les familles et les étudiants », a indiqué le propriétaire du CH.

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Regardons donc le portrait dans son ensemble.

Auprès d’un public qui ne carbure qu’aux victoires, et dans un environnement de plus en plus compétitif et diversifié (les autres équipes professionnelles du grand Montréal) le Canadien et le Rocket de Laval tenteront à compter de la saison prochaine de vendre un produit à la fois méconnu et assez peu prisé : le hockey de développement.

La marque du CH sera-t-elle assez forte pour réussir ce tour de force?

On a bien hâte de voir. Mais, chose certaine, ce serait une grave erreur de sous-estimer l’ampleur de ce défi.

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