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« La vérité est que la crise d'Oka n'a jamais pris fin » - Steve Bonspiel

Près de 30 ans après la crise d'Oka, les Mohawks de Kanesatake doivent à nouveau défendre leurs revendications territoriales contre un projet immobilier en espérant que l'histoire, pour une fois, ne se répète pas.

Un texte de Catherine Poisson

La pluie vient tout juste de cesser lorsqu'Ellen Gabriel arrive sur le site du chantier de la dernière phase de développement du Domaine des Collines d'Oka, un important projet immobilier amorcé en 2006.

L'opposition des Mohawks à ce projet n'a rien de surprenant, il occupe une portion de terre située en bordure de la pinède d'Oka, sur l'emplacement exact d'un des sites disputés lors de la crise d’Oka de 1990.

Mme Gabriel ne prévoyait pas rester plus de 15 minutes, elle venait simplement filmer une mise à jour sur les discussions qu'elle essaie de maintenir avec le gouvernement.

Mais, à son arrivée sur les lieux, une grue mécanique s'active pour creuser un trou, une entrée d'eau pour une nouvelle maison, indique l'un des travailleurs.

« C'est une gifle au visage, ça me dit vraiment que nous ne sommes pas importants, qu'il y a un double standard », soupire la militante mohawk.

Elle prend quelques photos qu'elle envoie aux autres membres de la communauté pour les avertir, puis filme sa déclaration comme prévu, ignorant les rires des travailleurs derrière elle.

Depuis des mois, Mme Gabriel essaie d'ouvrir des négociations entre les membres de la communauté et l'un ou l'autre des paliers de gouvernement. Chaque fois, la Municipalité d'Oka, et les ministères provincial et fédéral se renvoient la balle, chacun lui indiquant de s'adresser à l'autre.

Dans la foulée de la crise d’Oka, l'ancien ministre des Affaires autochtones du Québec, John Ciaccia, avait pourtant recommandé à Ottawa d'acquérir les 97 acres de terrains à l'origine du conflit et de les rendre aux Mohawks de Kanesatake.

Le gouvernement fédéral avait toutefois refusé de signer cette entente.

« Ça aurait dû être réglé il y a longtemps, mais on a eu une série de gouvernements qui ont encore une mentalité coloniale, qui pensent qu’ils peuvent contrôler les peuples autochtones, mais il ne revient pas à eux de vendre ces terres », a dénoncé l'éditeur du journal mohawk The Eastern Door, Steve Bonspiel, lui-même originaire de Kanesatake.

Mme Gabriel a appris que le ministre responsable des Affaires autochtones, Geoffrey Kelley, a rencontré le conseil de bande de Kanesatake, mais elle ignore ce dont ils ont discuté.

Une part importante de la communauté de Kanesatake refuse de reconnaître l'autorité du conseil de bande, considéré par certains comme une institution coloniale.

Si des négociations sont en cours entre le conseil et le gouvernement, ou si un accord a été conclu pour compenser l'exploitation des terres revendiquées, la communauté n'en sait rien.

Ce qui n'empêche pas les rumeurs de circuler.

Mobilisation pacifique

Dans l'attente d'une réponse des politiciens, les Mohawks de Kanesatake insistent pour faire sentir leur présence de manière pacifique sur le Domaine des Collines d'Oka.

Le 12 août, des manifestants mohawks, rejoints par quelques résidents non autochtones, ont marché du Parc national d'Oka, qui fait également partie de leurs revendications territoriales, jusqu'au chantier pour protester contre ce qu'ils considèrent comme le « développement illégal » de leur territoire ancestral.

Un mois plus tôt, Mme Gabriel et un groupe de militants ont confronté M. Quevillon pour lui demander de mettre fin à la nouvelle phase de développement, et de rendre les terres aux Mohawks.

L’échange, qui est rapidement devenu très tendu et qui ne s'est conclu que lorsque le maire a quitté les lieux à la demande des militants, a été diffusé en direct sur Facebook.

« Le maire a été informé l’année passée, et encore cette année, que cette terre est contestée, c’est un acte de provocation de sa part […], son arrogance était évidente », a dénoncé Mme Gabriel dans une deuxième vidéo.

Mme Gabriel envisage maintenant d'organiser une discussion citoyenne avec les résidents d'Oka, dont plusieurs lui ont offert leur soutien.

Kanesatake se souvient

Il y a 27 ans, la crise d'Oka marquait l'imaginaire québécois. Son souvenir et les blessures qui en ont résulté sont particulièrement vifs à Kanesatake.

Sur le chantier, les minutes passent et des voitures commencent à arriver. Au milieu d'une journée de semaine, ils sont quelques-uns à avoir répondu à l'appel de Mme Gabriel.

Caitlyn Richard et Watsenniiostha Nelson ont respectivement 24 et 22 ans. Elles ne connaissent de la crise d'Oka que ce que leurs parents leur en ont raconté.

Jamais elles ne pensaient la vivre de si près.

« Je ne peux pas croire que cela se passe encore en 2017... Ils doivent comprendre que c'est chez nous ici, nous n'avons pas l'option d'aller vivre ailleurs. Chaque fois qu'ils développent, on se tasse un peu plus, mais bientôt il n'y aura plus de place pour nous », explique Watsenniiostha.

Vers 13 h, une heure après l'arrivée de Mme Gabriel, un employé de l'entrepreneur immobilier se présente sur les lieux.

À des fins de sécurité, le trou sera rempli et la pelle mécanique retirée du chantier.

Mme Gabriel se réjouit de cette décision temporaire, mais ce n'est pas une victoire, prévient-elle, c'est un nouveau chapitre de la lutte qui s'amorce.

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