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Lance Stroll : on peut acheter son volant en F1, mais le garder, c'est autre chose

BILLET - L'arrivée du pilote québécois Lance Stroll au sein du Championnat du monde de F1 est une extraordinaire nouvelle pour les amateurs (et promoteurs) de sport automobile québécois et canadiens. Mais tout de même, gardons-nous une petite réserve avant de crier au génie.

Un texte de Martin Leclerc

J'ai eu le privilège de couvrir la F1 pendant sept ans et ç'a été une expérience absolument extraordinaire. Par contre, la F1 est le sport majeur où les considérations financières ont le plus d'impact sur les résultats des compétitions et, surtout, sur l'identité des athlètes choisis pour faire partie des équipes. Et c'est une particularité avec laquelle j'ai toujours eu beaucoup de difficulté à composer.

Bien entendu, l'argent exerce une influence directe sur les résultats sportifs dans tous les sports professionnels. Par exemple, dans le baseball majeur, les Yankees de New York ont remporté plusieurs séries mondiales parce qu'ils étaient capables de s'offrir les meilleurs joueurs autonomes et de composer les meilleures formations. Mais personne n'a jamais payé sa place, ou bénéficié du soutien d'un généreux commanditaire, pour porter les pinstripes et patrouiller dans le champ centre des Yankees. Ni avec n'importe quelle autre équipe d'ailleurs.

En F1, et dans le monde de la course automobile en général, c'est différent. Le meilleur pilote n'a aucune chance de gagner s'il n'est pas assis dans une monoplace compétitive (et donc, bien financée). Et le sport coûte tellement cher que les écuries moins nanties misent souvent sur des pilotes « payants », appuyés par des commanditaires, pour continuer à opérer.

On peut arguer tant qu'on veut que le sport motorisé fonctionne de cette manière et qu'il faut l'accepter. Le fait demeure : ça crée deux catégories de pilotes. Et ça n'existe nulle part ailleurs.

L'amour du Québec pour la F1 : De Villeneuve à Stroll

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Lance Stroll est le fils de Lawrence Stroll, un milliardaire qui a fait fortune dans l'industrie du vêtement (la marque Tommy Hilfiger, entre autres) et dont la fortune est évaluée à 2,4 milliards par le magazine Forbes.

Fervent amateur de course automobile, Lawrence Stroll est depuis longtemps très proche de la F1 et de l'écurie Ferrari, dont il collectionne les voitures et dont il a d'ailleurs déjà été l'un des principaux commanditaires.

Ces conditions et cet environnement ont permis à son fils de toujours bénéficier du meilleur matériel disponible pour exercer son sport au sein des championnats inférieurs. Et il n'y a absolument rien de mal à vouloir offrir ce qu'il y a de mieux à ses enfants.

On peut aussi tenir pour acquis que Mick Schumacher, le fils de Michael, jouit aussi d'une aide financière et d'un matériel très favorables depuis ses débuts sur les circuits mineurs. Incidemment, Mick Schumacher pilotera la saison prochaine en F3 au sein de l'écurie Prema, la même qui a permis à Lance Stroll de remporter un championnat cette saison.

L'écurie Prema est soutenue financièrement par Mercedes et Ferrari. Cinq pilotes de cette équipe ont remporté les cinq derniers championnats en F3. Quiconque comprend le fonctionnement de ce sport peut aisément admettre que l'expertise et les moyens financiers de Mercedes et de Ferrari y sont pour beaucoup.

Le nouveau phénomène de la F1, Max Verstappen (Toro Rosso/Red Bull), a justement été repéré au sein du championnat de F3 parce qu'il avait battu les pilotes de Prema à 10 reprises en 2014, malgré le fait qu'il jouissait de moyens techniques et financiers inférieurs à ceux-ci.

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Dans l'écosystème de la course automobile, la F3 est un championnat de quatrième niveau. C'est un circuit pour pilotes juniors.

D'ordinaire, après avoir connu du succès dans les circuits juniors, les pilotes les plus prometteurs continuent de faire leurs classes en GP2 (anciennement la F3000), qui est l'antichambre de la F1.

Le GP2 est un championnat très difficile où le niveau de talent est extrêmement relevé et où les jeunes pilotes qui n'ont pas le couteau entre les dents n'ont aucune chance de se faire remarquer par les écuries de F1. Environ 15 % des pilotes de GP2 finissent par obtenir une chance en F1.

Lewis Hamilton, qui était un véritable phénomène, et Nico Rosberg, entre autres, ont fait leurs classes en GP2.

Aussi, avant d'être promus en GP2, les jeunes pilotes doivent la plupart du temps faire leurs preuves et leurs classes en GP3.

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En gros, en signant immédiatement un contrat de F1 avec Williams, Lance Stroll ne grimpe pas simplement le dernier échelon menant au sommet de la course automobile. Il survole quelques niveaux de développement particulièrement difficiles d'un seul coup.

Au hockey, c'est un peu comme si un joueur de calibre midget AAA passait par-dessus le junior majeur et la Ligue américaine pour aboutir directement dans la LNH. C'est un peu comme si Jacques Villeneuve avait fait le saut en F1 tout de suite après avoir piloté en formule Atlantique, sans avoir fait ses preuves en IndyCar par la suite, au sein du championnat CART.

J'ai côtoyé Villeneuve pendant plusieurs années et je n'ai pas toujours été d'accord avec lui. Mais on ne pourra jamais lui reprocher de ne pas connaître le milieu de la F1 ni de ne pas dire les choses comme il les voit.

Il y a quelques semaines, Villeneuve s'est dit préoccupé par l'importance que joue la fortune de Lawrence Stroll dans la carrière de Lance. Même dans un milieu où les appuis financiers des pilotes sont considérés comme acceptables, Stroll se trouve dans une classe à part.

« Là, nous parlons d'un homme qui est prêt à acheter une équipe de F1 pour son fils. C'est de la démesure. Cela devient risible », a souligné Villeneuve au quotidien français L'Équipe.

Si vous êtes romantique et croyez que Williams a accordé un contrat de pilote d'essai à Lance Stroll en 2015 parce qu'il avait remporté quatre courses d'un quelconque Championnat Toyota en Nouvelle-Zélande, vous avez le droit. Mais ce n'est pas de cette façon que fonctionne le business de la course automobile.

La question soulevée par Villeneuve est donc légitime.

Il n'y a aucun doute que Lance Stroll possède de solides qualités de pilote. Mais à cause des conditions exceptionnelles dans lesquelles il a fait ses classes au sein des championnats inférieurs, personne ne sait encore si les centièmes ou les dixièmes de seconde qui le séparaient des autres lui appartenaient véritablement.

Son saut en F1, facilité par la fortune familiale, sera intéressant à suivre parce que ce sera probablement la première fois qu'il ne sera pas le pilote le mieux appuyé du plateau. Sera-t-il capable de battre son coéquipier? Surpassera-t-il les capacités de la monoplace que Williams lui offrira, comme le jeune Verstappen l'a fait avec Toro Rosso?

C'est possible, et on le lui souhaite de tout cœur. Mais ce n'est pas aussi clair que le suggèrent certaines manchettes de journaux.

À toute épreuve, le blogue de Martin Leclerc.

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