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Le baseball, les Expos et les finances de Stephen Bronfman

BILLET – Pour une quatrième année consécutive, plus de 95 000 spectateurs ont rempli les gradins du stade olympique en fin de semaine pour assister à des matchs de baseball de la Ligue des pamplemousses.

Imaginez un peu : les huit derniers matchs préparatoires présentés à Montréal ont attiré près de 400 000 spectateurs alors que, en 81 matchs réguliers la saison dernière, les Rays de Tampa Bay ont à peine accueilli 1,2 million de partisans…

Sur toute la ligne, cette autre semaine de baseball se termine par donc un nouveau succès. Elle avait pourtant commencé de façon un peu étrange.

La semaine dernière, La Presse canadienne annonçait pour ainsi dire que le retour des Expos était chose faite, que les deux gouvernements étaient à bord pour construire un stade et que les futurs propriétaires n’avaient plus qu’à faire leur choix parmi la panoplie de maquettes de stades qui s’offrait à eux.

Quant à elle, La Presse présentait le projet de retour du baseball majeur comme étant hypothétique et difficilement réalisable d’un point de vue financier.

De son côté, le Journal de Montréal « révélait » ce que Stephen Bronfman avait lui-même déclaré en décembre dernier : soit que son groupe d’investisseurs dispose des capitaux nécessaires pour acquérir un club du baseball majeur.

Incroyablement, toutes ces informations divergentes ont été diffusées en l’espace de 24 heures.

C’est ce qui arrive, parfois, lorsqu’on mène un peu trop discrètement un dossier d’intérêt public. Les médias ont horreur du vide.

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Ce drôle de soubresaut médiatique aura au moins eu le mérite de forcer Stephen Bronfman et l’un de ses partenaires, Mitch Garber, à multiplier les sorties publiques pour corriger le tir.

Il est vrai qu’Ottawa et Québec ont été sensibilisés au projet de retour du baseball majeur à Montréal. Mais dans les officines des deux capitales, on aurait très mal accepté que l’implication de l’un ou l’autre des gouvernements soit présentée comme chose faite.

D’autant plus que la construction du futur stade de baseball risque fort bien de ne pas être financée par l’invraisemblable (et traditionnel) mode de subvention qui place toujours les contribuables du côté des perdants.

Par ailleurs, les dirigeants et propriétaires du baseball majeur auraient pu être froissés par le contenu de certaines dépêches. Les investisseurs montréalais mènent leur dossier discrètement, et avec beaucoup de professionnalisme, depuis plusieurs années. Il était important qu’ils se dissocient rapidement des sources anonymes qui présentaient l’acquisition d’un club comme étant ficelée.

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Le point de presse offert par Stephen Bronfman jeudi dernier s’est avéré particulièrement savoureux. Si cet exercice a démontré une chose, c'est que très peu de gens réalisent encore toute la magnitude financière de ce dossier. Dans ce cas précis, « garder les yeux sur la balle » est une erreur. Il ne faut surtout pas oublier ce qui se passe autour.

Par exemple, plusieurs ont été étonnés de la désinvolture avec laquelle Stephen Bronfman a déclaré que son groupe allait rassembler « le milliard ou plus » nécessaire pour acquérir une concession. Comme si amasser un milliard à Montréal relevait de la science-fiction.

Claridge, la firme d’investissement privée que possède monsieur Bronfman, mène des projets un peu partout dans le monde dans les domaines de l’immobilier, de la haute technologie, de l’alimentation et du spectacle (le Cirque du soleil), notamment.

Plusieurs fois par an, Claridge émet des communiqués annonçant des investissements assez considérables, comme par exemple l’Espace Montmorency, un projet immobilier de 410 millions qui fera jaillir du sol un véritable quartier à Laval, juste à côté du nouvel amphithéâtre où évoluera le club-école du Canadien. Pour mener ce projet, Claridge s’est alliée au Fonds de solidarité de la FTQ.

Et pour faire une plus petite série d’acquisitions plus modestes dans la région de Montréal (de 100 millions) Claridge s’est associé à Ivanhoé Cambridge, le bras immobilier de la Caisse de dépôt et placement, qui compte 55 milliards d’actifs.

Bref, amasser l’argent nécessaire à l’achat d’une équipe de baseball n’est pas un problème. Financer des projets d’envergure, faire des acquisitions ou vendre des actifs de plusieurs centaines de millions fait partie des activités normales de Claridge.

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Toutefois, le projet de retour des Expos surpassera l’enceinte du stade et nécessitera (entraînera) des investissements beaucoup plus colossaux que la simple acquisition d'une équipe.

Un peu comme on l’a vu au cours des dernières années à San Francisco, Saint Louis ou Washington, alors que les élus et les propriétaires d'équipes ont utilisé les nouveaux stades comme des pôles d’attraction pour donner naissance à de tous nouveaux quartiers branchés où l’on retrouve des condos, des parcs, des immeubles à bureaux, des commerces, de nombreux restos et des boîtes de nuit.

Dans une récente entrevue, le maire de Montréal, Denis Coderre, me racontait à quel point l’exemple de Washington (où logent incidemment les anciens Expos) l’avait frappé.

Dans l’un des quartiers qui ont émergé depuis la construction du nouveau stade des Nationals, on dénombre quelque 2800 nouveaux appartements et environ 16 000 nouveaux résidants.

À San Francisco, les Giants ont eux-mêmes financé la construction de leur nouveau stade au début des années 2000. Ils ont ensuite développé un quartier qui porte le nom de China Bassin et qui est devenu l’un des plus cossus en Amérique du Nord. Ils s’attaquent maintenant au projet Mission Rock, un quartier qui sera plus abordable et très animé.

C’est de cette façon qu’opèrent désormais les propriétaires de concessions sportives. Ils maximisent les retombées que génère la présence de leur équipe/stade et s’assurent d’être les premiers à en bénéficier.

À Edmonton, le propriétaire des Oilers, Daryl Katz, vient d’ailleurs de faire la même chose. Un projet immobilier de près de 3 milliards appelé le Ice District, se développe à pleine vapeur autour du Rogers Place, le nouvel amphithéâtre de l’équipe.

À Montréal, à une plus petite échelle, Geoff Molson a aussi emprunté cette avenue en lançant les deux projets des Tours du Canadien sur des terrains voisins du Centre Bell.

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Toute l’analyse du projet de retour des Expos surpasse donc, et de très loin, le nombre de billets qui seront éventuellement vendus lors de la présentation des matchs. Cela ne devrait d’ailleurs pas constituer un problème si Montréal se dote, pour une fois, d’un vrai stade de baseball.

Et, de grâce, qu’on cesse de s’inquiéter des finances de Stephen Bronfman, de Mitch Garber, de Larry Rossi, de Stéphan Crétier ou même de Bell.

Montréal peut fort bien se payer un club de baseball. Et même tout le reste.

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