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Le Canadien et les médias : un mariage forcé qui pourrait être plus heureux

BILLET - La scène se déroule juste avant le début d'une des premières saisons du règne de Marc Bergevin à titre de directeur général du Canadien. Les joueurs québécois de la formation sont conviés à une rencontre à laquelle participent le DG et son entraîneur de l'époque, Michel Therrien.

Les joueurs prennent place dans un bureau et constatent rapidement que leurs patrons n’y vont pas avec le dos de la cuillère en matière de relations avec les médias.

« S’il y en a un qui sort quelque chose aux journalistes, on vous "trade"! Si j’en pogne un à donner une information privilégiée aux journalistes, il n’y aura même pas d’avertissement. On va vous sacrer dehors! On va vous échanger », les prévient-on.

« C’était spécial, se souvient un des témoins de cette rencontre. C’était d’autant plus spécial que cet avertissement ne s’adressait qu’aux francophones de l’équipe. Comme si nous étions les seuls gars du club à discuter avec les journalistes... »

La couverture médiatique du Canadien était pourtant loin d’être négative à l’époque. L’équipe connaissait d’éclatants succès sur la patinoire, et l’arrivée de Bergevin était perçue comme un véritable vent de fraîcheur par les journalistes affectés à la couverture quotidienne des activités du Tricolore.

Toujours souriant et avenant devant les caméras, Bergevin venait de succéder à Pierre Gauthier, dont le régime austère entretenait les relations les plus distantes possible avec les représentants des médias. À cette époque, les employés de l’organisation recevaient même la consigne de ne pas adresser la parole aux journalistes.

Gardez ces anecdotes en tête. À la fin de ce texte, elles permettront de relativiser bien des choses.

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Jeudi, la plupart des gens qui gravitent dans la LNH ont été stupéfaits d’apprendre que le vice-président principal aux communications du Canadien, Donald Beauchamp, quittera ses fonctions en mai prochain, après 25 ans de précieux et loyaux services.

Certains soupçonnent que Beauchamp ait « été démissionné » par le CH. Ce n’est pas le cas. Au début de la saison, il avait laissé entendre qu’il avait fait le tour du jardin et qu’il était sur le point de réorienter son parcours professionnel. Compte tenu de l’inestimable expertise qu’il a acquise, plusieurs chasseurs de têtes l’ont sans doute déjà dans leur mire.

D’autres ont profité de cette annonce pour tirer à boulets rouges sur l’équipe de communications du CH, qu’on accuse de manquer de transparence, et à qui l'on reproche d’en faire le moins possible pour communiquer avec les partisans.

Tout le monde a son opinion là-dessus. Mais qu’en est-il au juste?

La personne la plus apte à se prononcer sur cette question est probablement Bernard Brisset, puisqu’il a agi des deux côtés de la clôture. Après une brillante carrière journalistique (il était affecté à la couverture quotidienne du Canadien dans des quotidiens montréalais), Brisset a tour à tour occupé les fonctions de vice-président aux communications des Nordiques de Québec (de 1984 à 1987) et de vice-président aux communications du Canadien (de 1992 à 2000).

C’est d’ailleurs Bernard Brisset qui, en 1993, avait embauché Donald Beauchamp afin qu’il se joigne au personnel des communications du Canadien. Beauchamp se distinguait alors comme responsable des relations de presse de l’équipe olympique canadienne.

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La première réaction de Brisset?

« Je n’en reviens pas que Donald soit parvenu à tenir le coup pendant 25 ans. Il faut qu’il soit vraiment solide pour avoir été capable de faire ça aussi longtemps, parce que c’est un domaine où l’on crée constamment du mécontentement autour de soi, en refusant 9 demandes sur 10 », explique-t-il.

Si Donald Beauchamp est parvenu à faire ce travail aussi longtemps, ajoute-t-il, c’est parce qu’il a su tisser et entretenir des relations interpersonnelles respectueuses avec les gens qui gravitent autour de l’organisation.

Selon Bernard Brisset, superviser les communications d’une organisation sportive de réputation mondiale comme le Canadien est un véritable « tue-monde » sur le plan personnel.

« C’est un emploi qui vous sollicite sept jours sur sept. Vous devez consacrer votre vie à ça, fait-il valoir. Vous êtes constamment susceptible de recevoir un appel d’un journaliste, d’un membre de l’organisation, d’un quidam ou du représentant d’une entreprise. »

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L’ex-journaliste et ex-chroniqueur raconte être tombé des nues à ses débuts comme responsable des communications d’une équipe de la LNH.

« Je regardais aller les choses et je me souviens clairement de m’être dit : "Coudonc, y a-t-il des cachettes dans cette entreprise-là?" À peu près tout finissait par se savoir, se rappelle-t-il. En gros, les seules informations qui ne circulent pas sont les pourparlers que les directeurs généraux entretiennent avec leurs homologues ou avec les agents.

« Quand je lis des chroniques qui disent que c’est l’omerta et que le Canadien est l’envers de la transparence, je trouve au contraire que le Canadien est transparent comme ça se peut pas. J’ai vécu là-dedans, je le sais. On essaie de maintenir une certaine opacité, mais ça reste très transparent. »

Brisset juge de bonne guerre que les journalistes souhaitent avoir accès à chaque joueur au gré de leurs besoins, même s’il estime que c’est une utopie. Il rappelle que lorsqu’ils font face aux joueurs, les employés du service des communications se retrouvent devant l’attitude contraire!

« Pour ne pas déplaire aux joueurs, les gens des communications passent les demandes médiatiques dans un tamis le plus fin possible. Par la suite, même lorsqu’il ne reste que cinq demandes à satisfaire et que Donald Beauchamp ou Dominick Saillant arrivent avec leur courte liste en main, les joueurs ne se bousculent pas pour y répondre. Ils se sauvent! Les joueurs vont parfois jusqu’à les engueuler pour ne pas y aller.

Au bout du compte, et c’est ce que la majorité des partisans semblent ignorer, le leadership en matière de communications doit provenir des dirigeants sportifs d’une organisation.

« Ce ne sont pas les gars des communications qui imposent les règles, ce sont les dirigeants du département de hockey, dit Bernard Brisset. Et eux, ce qui les intéresse, c’est de satisfaire leur personnel en ne les exposant pas trop aux médias. Ils veulent que leurs joueurs soient de bonne humeur. »

Au cours des 25 dernières années, le job de Donald Beauchamp consistait donc à combattre sur trois fronts et à faire que les dirigeants qui se sont succédé à la barre du CH, les joueurs et les journalistes parviennent à cohabiter et à y trouver leur compte.

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Rappelez-vous maintenant les faits relatés au début de ce texte.

Pourquoi le directeur général est-il aussi peu disponible auprès des médias?

Pourquoi certains joueurs semblent-ils constamment sur leurs gardes lorsqu’ils tiennent un point de presse?

Si Carey Price avait le choix, on jurerait qu’il préférerait se faire arracher deux dents plutôt que de se présenter devant son casier pour répondre à trois ou quatre questions anodines.

Pourquoi le poste de capitaine est-il devenu un insupportable rôle de porte-parole qu’on surexpose chaque jour pendant que ses coéquipiers se détendent dans l’antichambre?

Il est loin d’être certain que ces pratiques, cette méfiance ou ces malaises soient attribuables aux gens qui travaillent au sein du service des communications du Canadien. L’exemple doit venir d’en haut. C’est une question de culture d’entreprise et de leadership.

Cela dit, Donald Beauchamp connaîtra à coup sûr une fructueuse seconde carrière. C’est un homme compétent dont le savoir-faire sera très recherché.

Par contre, si le leadership de l’organisation ne tente pas de modifier la dynamique actuelle, les perceptions ne changeront pas, et la vie du prochain patron des communications du CH ne sera guère plus agréable que ne l’était celle de Beauchamp.

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