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Le hockey pour une intégration de grande classe

Comme chaque année depuis 16 ans maintenant, de jeunes nouveaux arrivants installés dans l'arrondissement d'Ahuntsic, à Montréal, font leur nid en apprenant à la fois le français et les rudiments du hockey.

Un texte de Jean-François Chabot

Ils ont été déracinés. Ils ont perdu leurs repères. Ils sont venus d’Algérie, de Syrie, du Maroc, d’Égypte ou d’ailleurs.

Plusieurs de ces familles ont tout abandonné derrière elles pour fuir la peur, la terreur et parfois la mort.

C’est à petits pas et avec de timides premiers coups de lame, sous les regards de parents intrigués, que leurs enfants veulent faire leur place dans leur terre d’accueil faite à la fois de glace et de passion.

C’est à l’aréna Marcellin-Wilson que des garçons et filles de 9 à 11 ans découvrent la pratique du hockey avec des directives et des conseils entièrement prodigués en français.

Si la tentation est forte d’échanger entre eux dans la langue de Shakespeare à l’arrivée dans le vestiaire, l’entraîneur émet rapidement ses consignes.

Ils les invitent à ne pas perdre de temps et à enfiler rapidement leur uniforme pour se présenter sur la glace sans attendre. Après tout, 90 minutes sont si vite passées, surtout dans un univers qui leur paraît encore aussi intrigant que la surface d’une planète inexplorée.

Tous fréquentent l’école Gilles-Vigneault dans Ahuntsic, l’un des quartiers les plus cosmopolites et multiethniques du nord de Montréal.

Ce sont les professeurs, les pédagogues et les psychologues de l’école qui les ont vus comme de bons candidats à cette école de hockey. Une école hors du commun qui leur permettra de développer à la fois un sentiment d’appartenance et le dépassement de soi.

Depuis l’an 2000, c’est grâce aux Braves d’Ahuntsic, l’association locale de hockey mineur, et au programme Heroes, parrainé par la Ligue nationale et l’Association des joueurs, que ces jeunes peuvent goûter et partager la passion qui anime tant de leurs nouveaux voisins et compatriotes.

Les premiers pas

Depuis octobre, ils sont 24, dont 5 filles, chaque mercredi après-midi, à faire fi de leurs craintes et de leurs appréhensions pour apprendre à patiner, où comme l’indique leur entraîneur Gérard Gagnon, pour maîtriser le fait de « glisser sans tomber ».

« Il est primordial qu’ils se sentent confortables. Ils n’ont jamais connu ce que c’est de glisser. Chez nous, les trottoirs sont pleins de glace. Il n’y a pas de sel, pas de sable. On a appris très jeunes à glisser », explique d’abord Gérard Gagnon, qui a dû adapter sa méthode destinée à l’élite pour de jeunes néophytes.

Après avoir enfilé un uniforme de hockey complet pour la première fois, vient le moment fatidique où ils poseront le pied sur la patinoire pour la première fois.

Ce geste, anodin pour la vaste majorité des Canadiens, est un saut dans l’inconnu. Certains ne seraient pas moins nerveux si on leur demandait de plonger du haut d’une falaise d’Acapulco.

Heureusement, ils ne sont pas seuls. C’est justement en raison de l’effet de groupe et parce qu’ils veulent faire partie de leur nouvel univers que ces jeunes intrépides s’élancent au risque de tomber, et de retomber.

Comme le dit le vieil adage, c’est la façon de se relever qui compte. Dix fois, 100 fois, 1000 fois, ils s’étendront sur la patinoire. Chaque fois plus déterminés, ils se relèveront pour faire face non pas au défi, mais à l’occasion qui leur est offerte de se sentir capable.

« Après les Fêtes, quand on a fait sept ou huit séances d’entraînement sur la glace, c’est là que je vois vraiment comme un déclic. Les jeunes se présentent alors sur glace avec sécurité. Ils ont leurs références. Ils savent quoi faire pour ne pas tomber et on les sent beaucoup plus confortables à ce moment-là », reconnaît Gagnon.

Un autre des objectifs avoués est celui de les amener à la pratique du hockey récréatif au sein des Braves d’Ahuntsic.

« Dans les premières années, ils passaient deux ans dans le programme, mais quand ils arrivaient au secondaire, c’était la fin du programme Heroes. Mais notre objectif est aussi qu’ils poursuivent avec l’association de hockey mineur, qu’ils s’intègrent à une véritable équipe de hockey. C’est là que je les retrouve souvent aujourd’hui. Et on voit dans leur regard et dans celui de leurs parents comment ils avaient apprécié cette intégration », conclut Gagnon.

La récolte

C’est par la pratique du sport que ces enfants d’ailleurs se forgent lentement une place bien à eux ici. Au-delà de cette familiarisation avec l'odeur du vestiaire, c’est aussi l’estime de soi et la capacité de réussir et de s’épanouir qui se retrouvent au cœur de cet exercice.

Ainsi, tous ces hockeyeurs en herbe proviennent des classes de 6e année d’une même école primaire du quartier. Ils ont été choisis dans l’espoir de leur donner un but à atteindre et, pour certains d’entre eux, de les empêcher de décrocher.

« On travaille vraiment en lien avec le programme Heroes à l’école. On essaie de les accrocher à l’école avec ce programme-là, parce que la plupart de nos élèves sont issus de familles immigrantes, parfois défavorisées. Ils n’ont pas accès au hockey en général, soit par manque d’argent ou de temps. La langue peut aussi être un obstacle. De leur offrir ça, c’est le plus beau cadeau qu’ils puissent espérer », a admis Patricia Sinki, professeur d’anglais langue seconde à l’école Gilles-Vigneault.

Et les résultats ne se font pas attendre. Une maman présente dans les gradins le jour de notre visite nous a confié avoir vu les résultats scolaires de son fils grimper en flèche dans les semaines qui ont suivi ses premiers coups de patin.

Et les résultats scolaires ne sont pas une condition préalable à une participation au programme de hockey.

« Il ne s’agit pas d’un sport-études où les parents paient des milliers de dollars pour que les élèves aillent jouer au hockey à mi-temps. Ici, les notes n’ont aucun rapport avec la sélection », a confirmé Mme Sinki.

Et si vous croyez que ce programme coûte cher, détrompez-vous. Le tout fonctionne à partir d’une contribution de 10 000 $ du programme Heroes, qui permet à ces 24 jeunes de patiner et de pratiquer le hockey durant toute la saison à raison d’un rendez-vous par semaine.

Michel Bourgeois, coordonnateur et agent de liaison en éducation physique et en activités de plein air, estime que les changements observés chez les participants constituent la première récompense.

« Au début, ils sont contents d’entrer dans un programme, où ils ne savent pas à quoi s’attendre. On voit un peu la gamme d’émotions chez les jeunes. Certains pensent qu’ils n’y arriveront pas, ne seraient-ce que de s’habiller, se tenir debout [sur patins] et travailler la motricité et l’équilibre », explique d’abord Michel Bourgeois.

« Chaque année, je vois des jeunes qui ont beaucoup de difficultés au début. Et on voit dans le sourire au milieu de la saison ou en fin de saison qu’ils sont fiers de leurs réalisations. Et pour moi, le plus beau cadeau, c’est quand les parents viennent me voir pour dire qu’ils ont vu une amélioration. »

Les témoignages positifs affluent, tant de la part des participants eux-mêmes, que de leurs parents, des professeurs, des dirigeants de l’Association du hockey mineur des Braves d’Ahuntsic et de ceux qui sont passés par là il y a quelques années.

Ils en conservent le souvenir impérissable d’avoir pratiquement le sentiment de voler sur la glace. Ils sont bien encadrés et conseillés par un entraîneur, enseignant, analyste et amoureux du hockey depuis plus de 40 ans, en Gérard Gagnon.

Satisfaction

L’étincelle dans le regard du prof n’a d’égale que celles que l’on retrouve dans les yeux des jeunes qui quittent la patinoire et qui rentrent au vestiaire avec le sentiment d’avoir remporté une autre victoire sur eux-mêmes.

Il n’y a pas de trophée qui porte leur nom, mais tous s’inscrivent lentement et sûrement dans une mémoire collective à laquelle ils appartiennent un peu plus à chaque coup de patin, à chaque passe réussie. Chaque fois, ils qu’ils se rapprochent de leur but personnel.

Comme tous les enfants qui ont appris le patinage et l’art de rester debout sur une glace, les jeunes du programme font des premiers pas empreints d’appréhension et d’incertitude.

La surface glacée sur laquelle ils s’aventurent à tâtons joue le rôle de grand égalisateur. Chacun doit mettre son ego de côté et accepter le fait qu’il faudra travailler avec persévérance pour atteindre l’équilibre.

À l’image de leurs premières heures en sol canadien, les premières séances seront difficiles et remplies d’inconnu.

Peu à peu s’installe la confiance qui se traduit d’abord par un sourire, suivi par le sentiment de s’épanouir et d’avoir réussi ce que l’on entrevoyait comme un immense défi.

Ils font preuve de résilience. Ils récoltent un fort sentiment d’appartenance. C’est pour chacun une coupe Stanley personnelle qu’ils soulèvent à bout de bras.

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