Statues, noms de rues, musées, les femmes sont moins visibles dans le patrimoine que les hommes. Conséquence, elles le sont peu dans les guides touristiques. Mais de plus en plus, des initiatives pour mettre en valeur la contribution des femmes au patrimoine des villes sont mises en place.

Un texte de Marie-Laure Josselin

« Madame, comment se fait-il qu’il y a juste des hommes enterrés ici? »

Cette interpellation d’un petit garçon de six ans après une visite guidée du cimetière Mont-Royal de Montréal a marqué Myriam Cloutier, la directrice des programmes du patrimoine au cimetière.

Elle a d’abord ri, s’est dit qu’il avait raison et qu’elle devait mettre sur pied une visite guidée où elle ne parlerait que des femmes.

Depuis 10 ans, elle l’a donc proposée à plusieurs reprises, car il y a de la demande. « Et même, dans les visites qui concernent les hommes politiques, les sportifs, j’essaie d’incorporer davantage de femmes dans mon trajet », explique Myriam Cloutier, près de la tombe de Marcelle Ferron.

Cette artiste-peintre, signataire du Refus global, repose près de la peintre et portraitiste Efa Prudence Heward.

Mais la plus connue du cimetière est Anna Leonowens. Dans les années 1860, Anna était la gouvernante des enfants du roi de Siam (Thaïlande). Son histoire a inspiré Broadway et notamment le film Anna et le roi avec Jodie Foster.

Cette histoire a été plus facile à retracer que d’autres, explique Myriam Cloutier. Lorsqu’elle a commencé à travailler sur ce tour, trouver l’information était un vrai défi.

« Des livres, des biographies, des pages et des pages », ont été écrits sur les hommes, mais pour les femmes, surtout des années 1800 « il faut chercher longtemps! C’est comme des miettes que l’on ramasse pour finalement faire quelque chose qui se tient. »

Invisibilité

Moins présentes dans les musées et les livres d’histoire que les hommes, les femmes le sont aussi dans le patrimoine urbain, « un patrimoine tributaire de l’histoire, l’histoire que nous ont léguée les historiens qui sont venus avant nous. Cette histoire, comme partout ailleurs, a été faite par des hommes avec des personnes qui sont principalement des hommes », explique la titulaire de la chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, Lucie Morisset.

La professeure au département d’Études urbaines et touristiques de l’UQAM, Sylvie Paré, fait le même constat en matière d’urbanisme : « très souvent, les femmes n’ont pas été impliquées dans la planification . »

Au Québec, moins de 4 % des voies de communication des 10 villes les plus populeuses ont des noms de femmes. À Paris, moins d’une statue représentant un personnage réel sur dix est consacrée à une femme et seulement 5 % des rues portent le nom d’une femme. À Montréal, c’est 6 % contre 52 % avec un nom d’homme.

Les spécialistes parlent «  d’invisibilité de femmes qui mériteraient qu’on tienne compte d’elles  », résume Sylvie Paré.

Absentes dans le patrimoine et donc dans les guides de voyage

« Quand on part en voyage, chercher des informations sur les femmes dans les pays les plus visités, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin ». Ce message est celui de Charlotte Soulary.

Après avoir constaté lors d’un voyage en Inde qu’elle ne trouvait pas l’information qu’elle souhaitait sur les femmes, après avoir eu l’impression de ne trouver que des renseignements sur des hommes qui ont fait l’histoire « et jamais sur les femmes célèbres, les femmes d’hier, d’aujourd’hui, l’égalité femmes-hommes dans la société », cette Française a fondé l’association la Guide de voyage.

Cette communauté de blogueuses met la contribution des femmes au centre du voyage.

Sur son site, des contributrices ont écrit notamment sur le Musée de la femme de Longueuil, la librairie féministe l’Euguélionne à Montréal, le musée Frida Kahlo de Mexico. Elles ont invité les internautes à les suivre sur les pas de Karen Blixen au Danemark et ceux de la dernière duchesse de Bretagne à Rennes en France.

Charlotte Soulary vient de publier La guide voyage – Paris qui permet de redécouvrir la Ville Lumière sous l’angle des femmes qui l’ont bâtie, y ont vécu. «  On découvre de nouveaux lieux, mais on revisite aussi des lieux assez classiques. Par exemple, j’ai fait une vingtaine de pages sur le musée du Louvre sauf que je me suis intéressée aux artistes femmes qui sont exposées ou aux figures féminines qui sont mises en avant dans les tableaux », explique-t-elle.

Prise de conscience

Myriam Cloutier, dans ses recherches, se rend compte qu’il y a de plus en plus de livres sur ces femmes qui ont été importantes. En effet, depuis quelques années, un vent de changement est en cours.

La Ville de Montréal, par exemple, a lancé Toponym’elles, la première banque de toponymie pour augmenter la représentativité des femmes. Depuis 2010, 21 % des nouvelles dénominations concernent des femmes. Et devant le métro Champs-de-Mars, la nouvelle place publique doit devenir la place des Montréalaises.

Selon Charlotte Soulary, le touriste découvre une société grâce à ce qu’on lui offre. Or, actuellement, « c’est complètement biaisé », dit-elle « donc on ne peut pas accéder à une compréhension de l’ensemble de la société de cette manière. »

Y a-t-il pour autant un créneau avec ce genre de guides? La professeure Lucie Morisset est sceptique en terme marketing, mais peu importe, « il y a certainement un intérêt à communiquer l’expression culturelle, l’identité, l’appartenance à travers l’expérience des femmes qui ont modelé nos espaces publics, nos paysages et notre vision du monde. »

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