Réjean Ducharme, l'écrivain, l'homme, le fantôme fera encore parler de lui cette semaine. Le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) a invité les médias à un déjeuner de presse mardi prochain pour parler de sa succession. Que va-t-on apprendre? Qu'il existe des manuscrits inédits? L'occasion est trop belle de parler de Réjean Ducharme et de se pencher sur les dernières années de sa vie.

Un texte de Louis-Philippe Ouimet

J’entends déjà les reproches que l’on pourrait me faire, de dévoiler certaines informations de la vie privée de Réjean Ducharme, alors que lui-même a tant souhaité rester dans l’anonymat. Mais l’homme est mort l’an dernier et je ne peux m’empêcher de croire que le public aimerait connaître ces quelques petits détails sympathiques que je connaissais de sa vie des dernières années, appris au cours d’une enquête réalisée en 2011.

Le côté humble de son existence et son grand amour pour les lettres me font apprécier encore plus ce géant de la littérature.

Ses lecteurs ont tous dans leur tête une image de qui pourrait être Réjean Ducharme, car il a toujours laissé planer le mystère sur son processus de création et sur sa vie personnelle. L’écrivain québécois était un fantôme littéraire qui hantait ses lecteurs et piquait leur curiosité à la recherche du moindre indice pour mieux comprendre ce génie littéraire.

Jusqu'à sa mort, peu d'informations ont délibérément circulé.

Nous pouvons maintenant nous permettre de lever le voile sur les dernières années de sa vie pour mieux comprendre que l'écrivain était habité par ses histoires, à moins que ce ne soit le contraire.

Le repaire du fantôme

Rue Quesnel. Réjean Ducharme y a habité pendant les 25 dernières années, entre la rue Dominion et le boulevard Georges-Vanier, dans le quartier de la Petite-Bourgogne à Montréal. Il y vivait avec sa compagne de longue date et ange gardien, la comédienne Claire Richard, que j'ai rencontrée à deux reprises lors de la réalisation d'un reportage sur le 70e anniversaire de l'écrivain.

Je me souviens d’une des premières choses que Claire Richard m’a confiées tandis que je prenais des notes lors d’une rencontre.

« Tiens, vous êtes gaucher, comme Réjean. »

Sa maison était un triplex aux briques rouges que Ducharme avait acheté après avoir obtenu en 1990 le prix Gilles-Corbeil doté d'une bourse de 100 000 $. Ce prix avait en quelque sorte permis à l'écrivain d'avoir un toit solide sur la tête, m'avait dit Claire Richard qui se rendait souvent au Marché Atwater avec son amoureux.

Lorraine Pintal, une amie de Claire Richard, n'a jamais rencontré Réjean Ducharme, mais elle s'est rendue chez lui.

« Au rez-de-chaussée, Claire exposait les « Trophoux », des créations bricolées à partir d’objets recyclés, raconte la metteure en scène et directrice artistique du TNM. Je suis allée voir là où il les vendait », raconte-t-elle près d’un an après le décès de Réjean Ducharme.

Pendant des années, Réjean Ducharme arpentait Montréal pour dénicher des objets qu’il allait ensuite transformer en oeuvres d’art, toujours signées du pseudonyme de Roch Plante. Il avait parfois la crainte d'être reconnu et d'être photographié. C'est lui qui vous approchait, pas l'inverse.

Pourtant, il n’était pas très difficile de trouver le numéro de téléphone de l'auteur de L’Avalée des avalés. Il était public, dans le bottin téléphonique et sous le nom de Claire Richard : 514 937-6552. Aujourd’hui, il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez composé.

Une vie comme les autres?

Réjean Ducharme n'a rien publié après la sortie de son roman Gros mots en 1999. Il aurait été heurté après avoir lu une critique négative et c’est l'une des raisons pour lesquelles il a décidé que plus jamais il ne publierait de nouveau roman.

Pour tenir parole, il fallait bien passer le temps. Selon sa conjointe de 13 ans son aînée, il se promenait pendant des heures chaque jour dans son quartier.

Si l’alcool a coulé à flots dans ses romans comme durant certaines périodes de sa vie, il ne buvait pratiquement plus une goutte d’alcool dans les dernières années, soulignait Claire Richard, sirotant un café en ma compagnie au printemps 2011.

Avide lecteur depuis sa jeunesse, durant laquelle il dévorait les livres, Réjean Ducharme, même passé 70 ans, relisait de grands classiques de la littérature comme La cousine Bette de Balzac. Selon une grande amie du couple, Monique Jean, il relisait aussi tout Baudelaire et Nelligan. Parfois, il donnait une liste de livres à emprunter à sa conjointe qui se rendait à la Grande Bibliothèque de Montréal pour lui, a indiqué récemment Mme Jean.

Après la publication de Gros mots, même sa conjointe ne savait pas si, au troisième étage de son domicile, il écrivait encore. Les nouvelles technologies avaient rendu les claviers de plus en plus silencieux. C’est encore un grand mystère.

Jusqu'à la fin, Réjean Ducharme était passionné par la littérature et sous le regard attentif de sa chatte Cléo, il lisait.

En ne publiant pas de nouveaux ouvrages, Réjean Ducharme se trouvait privé d'une importante source de revenus. Parfois, on jouait ses pièces, entre autres au TNM, ce qui lui permettait de couvrir les dépenses essentielles. Il percevait aussi les droits d'auteur sur ses romans et ses chansons.

Le couple Ducharme-Richard avait très peu de moyens. Tous deux restaient pour la plupart du temps à la maison et, selon Claire Richard, ils se nourrissaient souvent de riz et de conserves. Pour le 70e anniversaire de Réjean Ducharme, Claire Richard avait pensé commander une pizza.

Les dernières années

Même si dans ses romans il parle des enfants avec tendresse, l'écrivain n'en a jamais eu. Selon Claire Richard, la chose aurait été impossible. Réjean Ducharme avait déjà de la difficulté à s'occuper de lui-même, un peu comme le héros du roman Va savoir.

Claire Richard était l’agente pour tout ce qui concernait Réjean Ducharme. Sa mort, le samedi 4 juin 2016, sur les marches d'escalier de la maison de la rue Quesnel, a laissé l'écrivain certainement seul. Il a alors autorisé la publication de dessins réalisés en 1965-1966 qui seront rassemblés dans le recueil intitulé Le Lactume, publié aux Éditions du Passage.

Une ancienne voisine et grande amie de Claire Richard, Monique Jean, a alors pris la relève en veillant sur Réjean Ducharme.

Mais pas pour longtemps.

Presque un an jour pour jour après le décès de Claire Richard, Réjean Ducharme est aussi décédé sur les marches de l'escalier du triplex de la rue Quesnel. Atteint d'un cancer et ayant subi une intervention chirurgicale, il avait déjà été hospitalisé auparavant. Mais une fois rentré chez lui, il a souffert de complications, une vilaine infection. Les ambulanciers l'ont transporté à l'hôpital, en vain.

Sa mort, à l'âge de 76 ans, est ducharmienne, d'autant plus que la parution du recueil Le Lactume, dédié à Claire Richard, a eu lieu au même moment.

Monique Jean est devenue par la force des choses la liquidatrice testamentaire et exécutrice littéraire de la succession de Réjean Ducharme. L'écrivain, lui, repose dans un cimetière de la municipalité de Sainte-Elisabeth, tout près de St-Félix-de-Valois, là où il est né en 1941.

La metteure en scène Lorraine Pintal entend rendre un hommage bien personnel à son ami disparu. « Je me promets d'aller me recueillir sur sa tombe prochainement. C'est très émotif pour moi », confie-t-elle.

Alors que les journalistes s'apprêtent à rencontrer des héritiers de Réjean Ducharme mardi prochain, le romancier demeure nimbé de mystère et peut-être pour toujours.

Son exécutrice littéraire tenait à nous dire que « son oeuvre est complète et contient toutes les clés. Réjean Ducharme était une personne discrète et il faut respecter cela. On n'a pas besoin de fouiller dans son intimité. »

Plus d'articles

Vidéo du jour


Un gros chien fait des vagues en apprenant à nager





Rabais de la semaine