Comment célèbre-t-on un album qui a vu le jour à l'ère du disque compact? Pourquoi pas en lui offrant un traitement digne de celui d'un vinyle paru à une époque encore plus lointaine? C'est du moins l'approche qu'a retenue Sass Jordan quand son album Racine a atteint le quart de siècle, l'an dernier.

« Vingt-cinq ans, soupire la chanteuse montréalaise, qui réside désormais à Toronto. A priori, je ne pensais pas à ça. Tu vis ta vie. C’est peut-être pour ça que j’ai raté le 25e anniversaire de Tell Somebody, [mon premier disque]. »

Toutefois, des amis proches de Jordan lui ont rappelé que le 25e anniversaire de Racine, c’était bel et bien en 2017. Il restait donc à décider comment on allait le souligner.

« Racine est le disque qui a obtenu le plus de succès. C’est mon album le plus connu. D’habitude, quand on célèbre l’anniversaire d’un disque, on le réédite et on renumérise les bandes. Pour moi, ça semblait être une façon de faire plutôt ennuyeuse. Au fond, ce n’est pas toujours ce qui est le plus excitant que de revenir 25 ans en arrière, à moins d’avoir une fichue de bonne idée. »

Les chansons de Racine ont beau remonter à 1992, tous ceux qui connaissent un tant soit peu Sass Jordan savent à quel point ses racines musicales remontent à bien plus loin dans le temps. Donc, pourquoi ne pas s’offrir un réel retour dans le passé, un vrai de vrai Retour vers le futur musical?

Le son des années 1970

« Certains de mes disques préférés de Bonnie Raitt, du groupe The Band et des Allman Brothers sont des albums qui ont été faits dans des endroits reculés, comme une ferme, notamment Music for Big Pink, pour The Band.

« Il y avait quelque chose de magique avec cette idée de faire ça dans un endroit où l’on allait se lever le matin, prendre un café, descendre au sous-sol, faire de la musique, aller dehors, boire du vin… On a fait ça durant neuf jours dans la région de Calgary. »

La décision de refaire une nouvelle version de Racine a aussi permis à Sass Jordan d’adapter les chansons à leur réalité de scène.

« On a refait les arrangements de quelques chansons, quoique, au fond, on les a surtout arrangées comme je les fais en spectacle depuis des années. Quand tu crées des chansons initialement, tu ne les as pas encore jouées sur scène. Avec le temps, elles prennent parfois une autre forme en spectacle. »

Racine, version 2017, est encore plus organique que son ancêtre de 1992. Toutefois en misant à fond sur un enregistrement sans retouches, ne joue-t-on pas, plus que jamais, la carte de la nostalgie à outrance?

« La nostalgie? Pfff… Oui, mais c’est un peu l’idée de départ, non? Le but, c’était de retravailler des chansons qu’on a jouées 65 millions de fois, sans les trahir. Quand j’écris, j’écris des histoires que je veux explorer musicalement. Là, les chansons sont les mêmes, mais je les raconte un peu différemment. »

Le rock, un style musical en péril?

Nous sommes en 2018. On peut discuter tant que l’on veut, il est indiscutable que le rock, qui a été le style musical dominant depuis la deuxième portion des années 1950 jusqu’au nouveau siècle, a cédé depuis longtemps le plancher au hip-hop, à l’électro et à une forme de pop pour laquelle l’apport des racines du rock se fait de plus en plus rare. Pour une rockeuse comme Jordan, son genre musical favori est-il en voie de disparaître?

« Le rock, ça va avec les gens rétro comme moi, comme toi, comme d’autres de notre génération. C’est un état d’esprit, comme je le dis sur mon fil Twitter. Cela ne veut pas dire que les jeunes ne font plus de rock. Il n’y a qu’à penser à Greta Van Fleet, par exemple.

« Mais peut-être que les jeunes comme moi, qui ont grandi dans une maison où leurs parents écoutaient Chopin ou Mozart, n’auront pas le choc de découvrir qu’il y avait d’autres stations de radio que celles que ceux-ci écoutaient. Tu sais, quand on faisait tourner la roulette sur la radio et qu’on découvrait des chansons qui allaient changer nos vies. »

De 2003 à 2008, Sass Jordan a été juge à l’émission Canadian Idol. Avec le recul, estime-t-elle que ce genre d’émission a bien servi la musique… ou est-ce l’inverse?

« Ça m’a pris un bout de temps à réaliser que la musique était au service de l’émission de télévision plutôt que de la musique elle-même, dit-elle. Que ça soit pour de la publicité ou pour autre chose, la musique sert toujours à rehausser une proposition visuelle ou artistique. Il y a toujours de la musique de fond quelque part. Cela dit, ça a mené à une bonne émission de télé et on a eu un plaisir fou.

« Si tu me demandes si ce genre d’émission a tué la musique, la réponse est non. La musique est une expression humaine. Tu ne peux pas tuer ça. Quant à savoir si ces émissions ont tué l’industrie… là, c’est autre chose. Elles l’ont grandement affectée. »

Pour son spectacle de vendredi à L’Astral, Sass Jordan misera donc sur des valeurs sûres : un groupe, une proposition musicale acoustique et électrique, et des chansons qui ont fait leurs preuves.

À bien y penser, vu que nous sommes en 2018, cela fera donc 30 ans cette année que l’album Tell Somebody a vu le jour. On refait ce disque aussi pour souligner son anniversaire?

« (Grand éclat de rire) Non. Je ne vais pas refaire tous mes disques et je ne referai pas celui-là! »

Comme quoi, il y a même des limites aux retours dans le futur.Sass Jordan à L’Astral, le vendredi 26 janvier

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