Les îles de Varennes, au sud de Montréal, sont le lieu de villégiature des bernaches du Canada depuis 1992.

Un texte d'Eve Christian

C’est le biologiste Jean-François Giroux, professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui y a découvert les trois premiers nids. Jusqu'à tout récemment, le nombre de couples qui nichent sur ce territoire naturel situé à quelques minutes en canot à moteur de la ville augmentait. Il semble y avoir un plafonnement. Quelles en sont les raisons?

Si la population a arrêté d’augmenter par elle-même, c’est qu’il y a des effets de densité. Trop de couples obligent à une proximité des nids, ce qui amène une compétition territoriale; ils se nuiront l’un l’autre et le succès de nidification sera diminué. De plus, il y a l’alimentation. Les bernaches sont peut-être trop nombreuses pour les sites d’alimentation aux alentours.

Jean-François Giroux, que j’ai accompagné lors d’une de ses sorties sur les îles de Varennes, résume le sujet de ses recherches.

Calendrier des bernaches

Avant d’arriver aux îles, les couples se reforment - ils sont unis pour la vie à moins qu’un des partenaires ne meure, sur l’aire d’hivernage qui est habituellement la Nouvelle-Angleterre.

Puis, durant le mois d'avril, ils arrivent aux îles de Varennes pour nicher. La fécondation peut se faire sur place ou un peu avant, sur les sites de migration.

Malgré le froid et la neige qui traînent parfois, les oiseaux restent là. Des températures de -7, -10 degrés ne les feront pas mourir, mais certains œufs, déjà pondus, peuvent craquer. Le problème sera au niveau de la nourriture qui peut être difficile à trouver, en raison de l’enneigement des champs ou des grains de maïs gelés.

En moyenne, la femelle pond six œufs, et ce, jusqu’à la mi-mai; suivront l’incubation, qui dure environ 26 jours, et l’éclosion qui se produira du début mai au début juin.

La femelle incube les œufs seule et le mâle surveille étroitement le nid et le défend de façon convaincante.

Dès leur naissance, les oisons seront pris en charge par les deux parents. Quand les petits sauront voler, vers le début d'août, plusieurs familles s’envoleront pour s’installer, à quelques kilomètres de là, aux abords des rivières des Prairies et des Mille-Îles.

À cet endroit, la chasse est interdite, alors qu’elle débute en septembre dans la région de Varennes. Coïncidence ou intelligence? Selon le professeur Giroux, c’est probablement la hausse d’activité des bateaux à moteur qui les force à déménager.

La personnalité des bernaches

Jeanne Clermont, l’une des étudiantes de M. Giroux, a pour mission de trouver un lien entre la personnalité de ces oiseaux et leur succès reproducteur.

Elle remarque que les oiseaux ont des comportements différents : certaines femelles restent sur leur nid à son approche, alors que d’autres s’éloignent rapidement. De leur côté, certains mâles semblent peureux, alors que d’autres l’attaquent et tentent de la repousser avec véhémence.

Mme Clermont procède méthodiquement pour s'approcher des nids et note le comportement des oiseaux.

Elle répétera cette approche trois fois par nid pour s’assurer que le comportement n’est pas une question de hasard. Elle constate que les individus d’un couple ont des traits de personnalité semblables : soit ils sont craintifs, soit ils sont agressifs, et ce, à différents niveaux.

Les craintifs étant moins enclins à défendre leurs nids auront moins de jeunes par couvée, mais vivront plus longtemps. Par contre, les agressifs qui défendent bien leurs nids risquent davantage de se faire attaquer par un prédateur; mais leur succès reproducteur est plus élevé.

Elle explique qu’auparavant, en écologie, on croyait que le comportement optimal était de défendre le nid, car si les oiseaux ne le défendaient pas, leur survie en dépendait. Mais selon Jeanne Clermont, quelle que soit la personnalité, le succès reproducteur sur plusieurs années sera le même; c’est la longévité des parents qui différera.

Facteurs influençant la survie des oisons

Amélie Fontaine qui s’intéresse aux facteurs influençant la survie des oisons de l’éclosion jusqu’à l’envol (soit environ deux mois plus tard) : comme l’âge de la mère, la météo, la date d'éclosion. Pour ce faire, elle identifie les parents, fouille dans les nids, compte le nombre d’œufs, les numérote et estime la date d’éclosion.

Pour le savoir, il y a deux façons de faire. Si les œufs sont froids, c’est que la femelle est en train de pondre et n’a pas commencé l’incubation. Amélie Fontaine doit alors revenir quelques jours plus tard et, selon le nombre d’œufs supplémentaires dans le nid, elle en déduira la date à laquelle la femelle a fini de pondre, y ajoutera le temps d’incubation (26 jours environ) et pourra ainsi estimer le moment de l’éclosion.

Par contre, si la femelle incube déjà ses œufs, il est difficile de savoir quand elle a commencé. Amélie Fontaine utilise alors la méthode de flottaison, un peu moins précise, mais qui donne de bonnes indications. Cette façon de faire était utilisée jadis par les Autochtones qui, pour connaître la fraîcheur des œufs et savoir s’ils étaient comestibles, les mettaient dans l’eau et observaient leur flottaison.

Études multiples

Francis St-Pierre est un expert pour baguer les bernaches. Il les capture avec un filet et les manipule fermement, mais avec délicatesse, afin de les identifier à l’aide de bagues ou de colliers portant un numéro. Les chercheurs peuvent alors suivre plus facilement leur évolution et les déplacements au fil des années.

Toutes ces études servent à déterminer plusieurs éléments de la dynamique de la population. Les taux de reproduction et de nidification, la survie des bernaches à quatre étapes de leur vie, leurs mouvements migratoires et finalement le taux de croissance, le tout afin de savoir s’il est nécessaire de contrôler la population.

Parce que oui, il est peut-être nécessaire de contrôler la croissance des populations de bernaches selon l’endroit où elles s’installent.

Sur les îles de Varennes, ce n’est pas un problème; elles n'ont pas à cohabiter avec l'humain. Mais on retrouve les bernaches du Canada partout dans le monde : en Europe, en Grande-Bretagne, où, sur la Tamise en particulier, c’est un problème. Elles nichent même dans le nord du Québec, dans la péninsule d’Ungava.

Dans le sud de l’Ontario et dans le nord-est des États-Unis, elles sont considérées comme des pestes, car elles nichent en ville, dans les bacs à fleurs artificiels, sur les quais, près des restos et évidemment, laissent leurs fientes un peu partout sur les trottoirs et les pistes cyclables. Chose certaine, il ne faut pas les nourrir pour ne pas les apprivoiser en ville.

Jean-François Giroux mentionne que certains moyens sont utilisés pour les dissuader de s'installer en ville, comme d'huiler les oeufs.

Ça fait partie des études des biologistes de comprendre les différents types d’aménagement. Et avec les taux de croissance et de survie, les chercheurs auront une idée du pourcentage de la population qui doit être enrayée, ce qui donnera des outils afin de prendre les bonnes décisions, pour le contrôle de la population.

Bernaches = outardes? Non

Jean-François Giroux a répondu à cette question, car cet abus de langage est réellement fréquent lorsqu'on confond bernaches et outardes .

Quand les Français sont débarqués ici, ils trouvaient que ces oiseaux ressemblaient aux outardes qu'on retrouve en Europe. Pourtant, ça n’a rien à voir. Ce sont des gallinacés, comme des dindons. À part le grand cou, ils ne se ressemblent pas vraiment. L’outarde n’est pas palmée; ce n’est pas un oiseau aquatique comme la bernache.

Jean-François Giroux, biologiste et professeur à l'UQAM

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