Les grutiers du Québec ont finalement mis un terme à leur grève illégale d'une semaine, mardi, cinq jours après que le Tribunal administratif du travail leur en a donné l'ordre, mais sans avoir obtenu gain de cause. Pendant que la situation revient graduellement à la normale sur les chantiers, syndiqués et entrepreneurs étudient leurs options.

La fin du débrayage des quelque 1300 grutiers s'est constatée un peu avant 7 h, lorsque des syndiqués affectés à plusieurs chantiers, dont ceux du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Québec-Université Laval sont rentrés au boulot. À Montréal, les grues ont aussi repris leurs opérations sur les chantiers du nouveau pont Champlain, de l'échangeur Turcot ou de la nouvelle Maison de Radio-Canada.

Les grutiers se sont donc rendus au mot d'ordre lancé tard lundi soir par l'Union des opérateurs grutiers. « Je vous enjoins de retourner au travail et de cesser toute grève ou tout ralentissement de travail », écrivait dans un communiqué Evans Dupuis, président de la section locale 791-G, affiliée à la FTQ-Construction.

Des travailleurs de la construction rencontrés par Radio-Canada sur le chantier du CHU de Québec n'ont pas caché être soulagés par ce développement. La grève des grutiers a considérablement ralenti l'avancée du projet de plusieurs centaines de millions de dollars, et certains travailleurs ont été privés de boulot.

L'un d'eux a par exemple souligné que seuls quatre travailleurs de son corps de métier étaient présents sur le site la semaine dernière en raison du débrayage, alors qu'il y en a 20 en temps normal.

« Quand ils [les grutiers] ne travaillent pas, le coffrage, ça ne va pas vite, l'armature, ça ne va pas vite », a commenté un travailleur arrivant sur le chantier.

« Il nous manque une paie », a-t-il laissé tomber.

« On est très heureux que les grutiers reviennent au travail ce matin. Partiellement. Je pense que c’était nécessaire. », a commenté pour sa part Éric Côté, vice-président à la direction de la Corporation des entrepreneurs généraux du Québec, en entrevue à Radio-Canada.

Il souligne que certains grutiers ne sont peut-être pas rentrés au travail parce que la section locale 791-G a attendu à la dernière minute pour donner un mot d'ordre à ses membres. « On l'a su hier soir seulement, à 22 h. Donc il y a des travailleurs qui n'auront pas pu être à temps sur les chantiers, d'autres qui le seront », a-t-il indiqué.

Il souligne par ailleurs que certains travailleurs, comme des monteurs d'acier et des coffreurs par exemple, ne peuvent tout simplement pas revenir au travail dans l'immédiat, en raison du retard accumulé sur les chantiers.

« Il y a d'autres personnes qui dépendent des grutiers. Donc, il y a quand même un décalage qui se fait. Il y a des gens qui ont été mis à pied cette semaine », a-t-il confirmé.

De possibles recours à venir

M. Côté soutient que les entrepreneurs en construction vont maintenant évaluer les pertes entraînées par le débrayage illégal des grutiers, déterminer si les travaux peuvent être accélérés, et évaluer les recours qui sont à leur disposition.

Si le retard accumulé peut vraisemblablement être rattrapé sur certains chantiers, comme celui du CHU de Québec, qui s’étend sur plusieurs années, d’autres, soumis à un échéancier plus serré, pourront difficilement le faire.

« Il y a des travaux qui devront peut-être aller jusqu’au mois d’octobre ou de novembre, et qui vont entrer dans une période de travaux avec du froid, a-t-il fait valoir. Donc, il y a des coûts qui sont reliés [à ce retard], il y a une productivité qui est moins grande. »

« Ces coûts-là, d’avoir à payer des gens à temps double, ce sont des coûts qui vont être difficilement récupérables pour les entrepreneurs, sauf s’ils prennent des recours légaux ou des choses comme ça. »

Maintenant que les chantiers reprennent, les entrepreneurs devront discuter avec leurs clients de l’incidence concrète de la grève sur la livraison des projets, indique M. Côté.

« Est-ce qu’on peut reporter la date de livraison? […] Est-ce qu’il y avait des pénalités prévues au contrat? Est-ce qu’on doit les appliquer ou pas? S’il y a des gens qui avaient des tours à condominium, […] est-ce que la date de livraison va être maintenue? », illustre-t-il.

« Si un syndicat de copropriété de condos se sentait lésé avec l’entrepreneur et qu’il faisait des poursuites, l’entrepreneur lui-même n’aura pas été responsable de cette situation, et il pourra se tourner vers d’autres responsables », avance-t-il en guise d'exemple.

M. Côté est d’ores et déjà convaincu que « des chantiers vont se conclure avec des retards », et que des entrepreneurs devront payer « des pénalités dans certains cas. » Conséquemment, « toutes les solutions sont sur la table en ce moment. »

« Ce n’est pas un geste sans conséquence qui a été fait », déplore-t-il. « L’année passée, c’était une grève légale, et c’était dans un cadre reconnu par la loi. Là, c’était tout simplement une absence d’État de droit. […] Dans une société où tout est organisé, c’est quelque chose qu’on ne peut pas accepter. »

« Mais avant qu’on se lance dans les poursuites, ce qu’on souhaite, c’est l’harmonie sur les chantiers, le retour au travail de tout le monde », affirme néanmoins M. Côté. « S’il y a des gens qui ont vécu des difficultés, au moins on va savoir qu’on est dans un État de droit où les gens respectent les règles. »

Une question de sécurité pour les syndiqués

Les grutiers syndiqués par la FTQ-Construction et au Conseil provincial (International) débrayaient depuis le 18 juin pour dénoncer ce qu’ils perçoivent comme un assouplissement des normes entourant les exigences du métier.

Les syndiqués de la section locale 791-G ont d'ailleurs été convoqués en assemblée générale extraordinaire à 19 h, mardi soir, pour discuter de la situation.

Au cœur des revendications des syndiqués se trouve la disposition adoptée par la Commission de la construction du Québec (CCQ) le 14 mai et qui permet à des employés d’un autre corps de métier de la construction d’opérer de la machinerie lourde sans devoir présenter le diplôme d’études professionnelles (DEP) en conduite de grues.

Un travailleur peut ainsi devenir grutier après avoir reçu une formation de 150 heures en entreprise, ou 80 heures pour un camion-flèche, alors que le DEP exigé jusqu'ici nécessitait 870 heures de formation. Selon les grutiers, cette nouvelle approche accroît les risques pour la sécurité du public.

« La santé, la sécurité et l’intégrité des travailleurs et du public demeurent une exigence essentielle dans les diverses démarches juridiques et administratives que nous avons déjà entreprises », a indiqué le chef syndical Evans Dupuis, spécifiant que le syndicat ne comptait pas abandonner « son cahier de revendications ».

La ministre Dominique Vien veut rencontrer les dirigeants de la FTQ

La ministre responsable du Travail, Dominique Vien, a pour sa part déclaré que le gouvernement rencontrera les dirigeants de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) pour faire le point sur la grève illégale tenue la semaine dernière.

Le bureau de la ministre a indiqué qu'une rencontre aura lieu avant les vacances de la construction pour « expliquer la nature des modifications proposées au Règlement sur la formation professionnelle de la main-d'œuvre de l'industrie de la construction ». Un comité indépendant sur l'aspect sécuritaire du Règlement sera ensuite mis en place afin de pouvoir répondre aux inquiétudes de certains.

La CCQ a déjà fait savoir que le débrayage illégal risquait d’entraîner de lourdes amendes. Plusieurs chantiers importants de la région de Montréal – notamment celui du nouveau pont Champlain – fonctionnent selon des échéanciers serrés.

Plus d'articles