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Les « promesses brisées » d’un projet immobilier dans le Village

En abandonnant le locatif pour une vente massive de condos « chics », le controversé projet du Bourbon, dans le centre-ville de Montréal, met en colère l'équipe de Valérie Plante et plusieurs organismes, qui évoquent des « promesses brisées ». L'an passé, le promoteur avait obtenu l'autorisation de l'ancien maire Denis Coderre de construire un immeuble bien plus haut que ne le permet le règlement de l'arrondissement.

Un texte de Romain Schué

« Est-ce que l’on s’est fait avoir ? Oui. On s’est complètement fait rouler », dénonce Christian Tanguay, le directeur du Centre communautaire LGBTQ+ de Montréal.

À l’instar des élus de Ville-Marie, Christian Tanguay est remonté contre le groupe MSC Investissements Canada inc., promoteur de ce projet immobilier situé entre l’avenue Papineau et la rue Alexandre-DeSève, aux abords de la rue Sainte-Catherine.

Ce nouveau site résidentiel va prendre la place de l’ancien complexe Bourbon, haut lieu festif du Village dans les années 1990 et 2000. Ce bâtiment a successivement accueilli à l’époque un restaurant, un hôtel, de nombreux bars et même une chapelle permettant des mariages de couples gais, avant d’être laissé à l’abandon en 2014 et démoli en début d’année.

Ce n'est pas cette nouvelle vocation résidentielle qui est au cœur des critiques, chaque partie dénonçant l’état de désuétude du site actuel. Ce sont davantage les « promesses » faites par le promoteur et l’absence de garantie de la part de l’équipe de Denis Coderre, selon la nouvelle administration, qui fâchent.

Une autorisation décriée

À la demande du promoteur, l’administration de Denis Coderre avait permis l'an passé au futur bâtiment d’atteindre une hauteur de 31,7 mètres, plutôt que les 14 mètres autorisés par les normes en vigueur, afin de construire une centaine de logements. Alors chef de l’opposition, Valérie Plante s’y était opposée.

Cette décision allait à l’encontre de l’avis du Comité Jacques-Viger, chargé de conseiller la Ville en matière d’urbanisme et d’architecture, qui avait émis plus tôt un avis défavorable à une telle modification du plan d’urbanisme. Le comité avait aussi fait part de réserves concernant l’apport de ce projet à la communauté du Village.

Saisi par le conseil municipal, l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) avait lui aussi avancé quelques doutes, après des rencontres qui ont réuni plus de 200 personnes. « Les modifications proposées doivent procurer un bénéfice à la communauté au moins équivalent à celui qu’en tireront les propriétaires de ces terrains », avait écrit, en mai 2017, l’OCPM au maire de Montréal.

Une « décision d’affaires » modifie le projet

À l’époque, MCS Investissements, dont l’actionnaire majoritaire réside au Qatar selon le Registraire des entreprises du Québec, avait mis de l’avant une proposition de logements locatifs, lit-on dans le rapport de l’OCPM. C’est dans cet esprit-là que les élus ont majoritairement voté en faveur de ce projet jugé « exemplaire » et « cohérent » par Richard Bergeron, conseiller du quartier, et Denis Coderre, interrogés à de multiples reprises durant les séances du conseil de Ville-Marie.

Différents organismes y espéraient des prix abordables, pour « ne pas assister à un exode des familles dans un secteur où il y a beaucoup de besoins », explique Éric Michaud, coordonnateur du Comité logement Ville-Marie.

Finalement, le promoteur a plutôt décidé de vendre, dès le mois d’août, l’ensemble de ces condos « chics et modernes », qui devraient être livrés fin 2020. « C’est une décision d’affaires pure et simple », justifie Alexandre Tazi, codirecteur des ventes, précisant que le « projet évolue au fil du temps ».

« Il n’y a eu aucune lettre d’intention, aucune garantie par écrit demandée par l’ancienne administration, regrette Richard Ryan, élu de Projet Montréal. Maintenant, le promoteur peut faire ce qu’il veut. C’est une cruelle déception, car le locatif est toujours le bienvenu pour maintenir la mixité sociale. »

Députée du quartier, Manon Massé juge quant à elle « désolant de voir que le promoteur n'a pas tenu sa parole ». « Ce dont le centre-ville a grand besoin de développer, c'est son parc locatif, pas des nouveaux condos », ajoute la porte-parole de Québec solidaire, enjoignant l’administration Plante à « faire pression » auprès du promoteur.

Airbnb autorisé

Ce n’est pas tout. Dans une publicité rapidement retirée après une communication avec l’arrondissement, Le Bourbon a lancé sur les réseaux sociaux un appel « aux investisseurs » prêts à louer leur unité sur Airbnb, alors que Ville-Marie vient de fermement restreindre cet usage.

S’ils reconnaissent une erreur de la part « d’un tiers qu’on a rappelé à l’ordre », les responsables du projet confirment que la location à court et long terme sera autorisée dans la déclaration de copropriété « selon les lois en vigueur ».

« On a pensé à un acheteur européen ou américain qui désire avoir un pied à terre dans le coeur du Village, pour venir s’installer pour l’été avant de retourner dans sa ville pour travailler le reste de l’année », défend Alexandre Tazi, précisant ne pas avoir dans l’« idée de faire un immeuble Airbnb pour investisseurs ».

Sur ce point-là, l’arrondissement est ferme. « On n’accordera aucun permis de résidence touristique, clame Richard Ryan. On comprend leur modèle d’affaires, mais s’ils voulaient faire un hôtel, il fallait le demander comme tel. »

Une place encore floue pour un organisme

Afin de répondre à l’une des recommandations de l’OCPM, seul un usage réservé à une « activité communautaire et socioculturelle » est autorisé sur l’ensemble du deuxième étage, d’environ 1400 mètres carrés.

Problème : ni le prix du loyer ni la durée du bail n’ont été définis au préalable entre l’administration et le promoteur, déplorent les organismes et l’équipe de Projet Montréal, alors que l’OCPM recommandait « une occupation durable de ces locaux » par « des organismes communautaires LGBT ».

Labid Aljundi, président de la firme, a proposé cet étage « à 30% de la valeur du marché pour les 3 premières années, renouvelable selon les conditions du marché » au Centre communautaire LGBTQ+ de Montréal, intéressé par cet espace, afin de regrouper plusieurs organismes gais et lesbiens dans ce lieu.

Mais l’organisme a décliné l’offre, la jugeant de trop courte durée. « Je dois sécuriser mon organisme. Payer au prix du marché, c’est impossible, regrette son directeur, Christian Tanguay. Il nous faut du très, très long terme. Mais quel pouvoir a-t-on devant un homme d’affaires? La Ville a raté son coup, elle aurait dû baliser cette entente. Nous, on n’a pas de levier. »

Christian Tanguay craint que le promoteur ne se tourne à présent vers des organismes ou des fondations plus fortunés, oeuvrant dans le milieu culturel.

Sans fermer la porte à une cette possibilité, le promoteur a néanmoins indiqué à Radio-Canada être toujours « ouvert » à discuter avec la communauté LGBTQ+, tout en mentionnant qu’une étude de marché va être faite pour déterminer le prix du loyer.

Cette décision ne ravit pas l’arrondissement de Ville-Marie. « Ils [le promoteur] sont à moins 100 en termes d’acceptabilité sociale, déplore Richard Ryan. Ils pourraient très bien louer à gros prix cet espace, puisqu’il n’y a pas eu de clauses signées. Le bouchon a sauté. C’est extrêmement sensible et le mal est fait. On s’éloigne de plus en plus des intentions initiales. »

Le promoteur veut améliorer le quartier

Face aux vives critiques, le promoteur assure vouloir « contribuer à améliorer le quartier et non le contraire ». « On n’est pas des méchants », réagit son représentant, Alexandre Tazi.

Au premier étage, rappelle-t-il, des commerces de proximité, avec « une épicerie fine et un café », seront ouverts pour « revitaliser le quartier ».

« On n’est pas en train de démolir un édifice avec des logements sociaux pour créer des condos de luxe. Bien au contraire », affirme-t-il, rappelant que l’ancien complexe « faisait rêver, mais était dangereux et irrécupérable ». On crée quelque chose de nouveau qui va bien s'agencer dans le quartier. Je crois que c’est du progrès, c’est une évolution aussi ».

Par ailleurs, la firme ne construira pas de logements sociaux dans ce bâtiment, mais elle versera, tel que cela est possible dans la stratégie d’inclusion de la Ville de Montréal, une compensation financière de 369 000 $.

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