Retour

Malgré des séries enlevantes, la LNH termine sa saison dans la honte

BILLET - La série finale de la coupe Stanley est habituellement le point culminant de la saison pour la LNH et ses dirigeants. Or, cette année, pour ceux qui suivent l'actualité d'un peu plus près, la dernière semaine aura été celle de la honte pour Gary Bettman et les propriétaires qu'il représente.

Jeudi, en pleine page éditoriale, le quotidien torontois The Globe & Mail accusait la LNH de se comporter comme les géants du tabac le faisaient naguère, en « continuant à colporter de la fiction au sujet des effets des commotions cérébrales ».

Cette sortie du Globe & Mail survenait en réaction à une excellente série de cinq reportages réalisés par le journaliste d’enquête du réseau TSN, Rick Westhead. Dans cette passionnante série intitulée NHL Under Oath (La LNH sous serment), Weshead décortiquait de nombreux témoignages faits par des dirigeants de la LNH au cours des dernières années.

Ces témoignages sont survenus dans le cadre d’une demande de recours collectif déposée au Minnesota.

Au départ, une poignée d’anciens joueurs de la LNH souffrant de divers symptômes post-commotions poursuivaient la ligue en dommages et intérêts. Le nombre de plaignants ne cessant de croître, la permission de transformer la cause en recours collectif (et donc d’inclure près de 5000 anciens et actuels hockeyeurs) a été déposée. Une décision à cet effet est attendue incessamment.

***

Lundi dernier, lors de sa conférence de presse lançant les activités entourant la présentation de la finale, Bettman a une fois de plus refusé de reconnaître l’existence d’un lien entre les coups répétitifs à la tête et les maladies dégénératives du cerveau.

La même journée, la série de TSN mettait en relief les témoignages de plusieurs propriétaires d’équipes de la LNH affirmant sous serment, sans rire, n’avoir jamais entendu parler de l’encéphalopathie traumatique chronique (ETC), une maladie dégénérative évoquée dans tous les médias depuis une décennie et qui a été au centre d’une entente à l’amiable d’un milliard de dollars survenue entre la NFL et ses anciens joueurs.

À ce jour, les cerveaux d’au moins sept anciens joueurs de la LNH ont été examinés par les scientifiques de Boston University et tous étaient porteurs de la maladie dégénérative. Qui plus est, le premier ancien joueur diagnostiqué était Reggie Flemming, un ancien Bruin.

Cela n’a pas empêché le propriétaire des Bruins, Jeremy Jacobs, d’affirmer sous serment, sans sourciller, n’avoir jamais entendu parler de l’ETC. Le propriétaire des Capitals de Washington, Ted Leonsis, et Thomas Cigarran (Nashville) ont témoigné dans le même sens.

***

Le lendemain, la série d’articles de TSN portait sur des affiches apposées dans tous les vestiaires de la LNH et qui sont censées prévenir les joueurs de l’importance d’identifier les symptômes de commotions cérébrales et de bien soigner les blessures au cerveau.

L’affiche proposée pour les vestiaires de la LNH était censée reproduire le même contenu proposé par le Centre américain de prévention et de contrôle de la maladie.

En 2013, après plusieurs années de discussion à ce sujet, la LNH a finalement accepté que des affiches préventives soient apposées dans les vestiaires. Mais lorsqu’ils ont lu le contenu final, les conseillers juridiques de la ligue ont fait retirer du texte toute mention du risque de souffrir éventuellement de démence ou de symptômes précurseurs de la démence.

Contrairement aux affiches présentes dans les vestiaires de la NFL, celles de la LNH ne soulignent pas que des blessures répétées à la tête peuvent causer des dommages permanents au cerveau.

Dans son témoignage, l’un des médecins de la LNH, le docteur Ruben Echemendia, a expliqué que la ligue voulait simplifier le langage de l’affiche « parce que la moitié de nos joueurs parlent une autre langue que l’anglais »!

***

Un autre segment de l’enquête journalistique fait très mal paraître le vétéran directeur général Lou Lamoriello, dont l’ancienne organisation (les Devils du New Jersey) a été poursuivie par l’ancien bagarreur Mike Peluso, dont la santé cérébrale est chancelante et qui a connu de nombreux épisodes de crises de convulsions pendant et après sa carrière.

Durant ces procédures, les Devils ont été reconnus d’avoir omis de remettre aux avocats de Peluso des pièces importantes de son dossier médical.

Le 18 décembre 1993, Peluso se bat contre Tony Twist des Nordiques de Québec. Sa tête heurte violemment la patinoire. Après le match, il est tellement confus qu’il se déshabille et se rhabille quatre fois, passant sous la douche à chaque fois!

Peluso est hospitalisé ce soir-là.

Mais incroyablement, il est de retour en uniforme cinq jours plus tard! Sa petite amie doit le conduire jusqu’à l’amphithéâtre parce qu’il ne se souvient plus du chemin. Ce même soir, le 23 décembre, Peluso se bat à nouveau, cette fois avec Ken Baumgartner des Maple Leafs de Toronto. Sa tête heurte à nouveau la patinoire.

Le 14 février 1994, Mike Peluso fait la première d’une longue série de crises et tombe en convulsions.

Le 21 février 1994, Lamoriello reçoit un rapport médical disant que la pratique du hockey ne représente pas un risque disproportionné pour la santé de Peluso « à moins qu’il subisse d’autres blessures à la tête ».

Peluso s’est battu 99 autres fois dans la LNH, dont 71 fois dans l’uniforme des Devils.

Le rapport médical relatant la commotion cérébrale du 18 décembre 1993 et le rapport médical du 21 février 1994 figurent parmi les pièces de dossier qui n’avaient pas été remises aux avocats de Peluso par les Devils.

Lamoriello a déclaré dans son témoignage avoir été « surpris et déçu » des accusations portées à l’endroit des Devils. « Je suis un directeur général près de mes joueurs ».

***

Deux jours avant le début de la série finale, la femme de l’attaquant Johan Franzen a publié un texte poignant quant à la condition de son mari, qui est toujours sous contrat avec les Red Wings mais qui n’a pas endossé l’uniforme depuis octobre 2015 parce qu’il est aux prises avec ses symptômes post-commotions.

Franzen, dont le surnom est « la mule », n’était pas un bagarreur. C’était un joueur pratiquant un style de jeu physique et qui se postait invariablement devant le filet, encaissant les innombrables coups distribués par les défenseurs et les gardiens. Âgé de seulement 38 ans, il a subi aux moins quatre commotions depuis le début de sa carrière.

Presque quatre ans après son dernier match, Franzen séjourne à Denver dans un établissement spécialisé afin d’apprendre à vivre avec un cerveau endommagé et tout ce qui vient avec : sautes d’humeur et colères soudaines, épisodes dépressifs « de grande noirceur », incapacité de se livrer à des activités physiques normales...

« Vivre avec un mari aux prises avec une blessure au cerveau n’est pas facile, c’est comme des montagnes russes. (...) J’ai rarement autant pleuré dans ma vie », confiait Cissi Franzen, en racontant la visite qu’elle avait rendue à son mari à Denver et les échanges qu’elle avait eus avec les épouses d’autres patients souffrant de symptômes post-commotions.

***

Les histoires comme celles de Peluso et Franzen ne cessent de s’accumuler. On parle d’athlètes qui se retrouvent en enfer dans la trentaine, parfois avant, et qui y passent le reste de leur vie. Et qui, dans certains cas, en meurent prématurément.

Et vous avez Gary Bettman qui continue de réciter ses lignes et de soutenir l’insoutenable.

« Ce n’est pas le point de vue du commissaire qui est exprimé (par Gary Bettman), c’est le point de vue de la science. Alors tout ce que nous faisons, c’est de réitérer ce que les scientifiques ont conclu, c’est-à-dire qu’il n’y a pas assez d’information disponible pour tracer ce lien (entre les commotions et l’ETC) », a déclaré le commissaire adjoint de la LNH, Bill Daly, lundi dernier.

Daly renchérissait ainsi aux propos de Bettman, qui disait d’un air détaché qu’il n’y avait « rien de nouveau sur le sujet ».

« Cette malhonnêteté intellectuelle (de la LNH) est en plus aggravée parce que la LNH emprunte une tactique d’embrouillage identique à celle des géants du tabac, et qui consiste à argumenter à propos de définitions et de liens de causalité », écrivait The Globe & Mail dans son éditorial.

***

La LNH est devenue une maison de fous dont les dirigeants ne reconnaissent pas publiquement le lien entre les coups répétés à la tête et les graves maladies dégénératives qui en découlent, mais qui embauchent des surveillants postés dans les gradins pour repérer les joueurs susceptibles d’avoir subi des commotions!

La LNH colle des affiches préventives dans ses vestiaires, mais se garde de dire à ses athlètes quelles sont les vraies conséquences des blessures à la tête qu’ils vont subir. Un peu comme si on écrivait sur les paquets de cigarettes: « Attention, ce produit pourrait vous faire tousser ».

La LNH distribue à ses directeurs généraux des sondages révélant que 80% des Canadiens pensent que le hockey professionnel a perdu le contrôle en matière de coups à la tête. Au lieu de favoriser la prévention et la libre circulation de l’information, le VP aux Communications de la ligue étudie les documentaires diffusés sur ses plates-formes et exige que soient coupés les passages où l’on fait référence aux blessures à la tête et à leurs conséquences.

Pendant que le VP aux Communications biffe des séquences de documentaires, les employés de la LNH s’échangent des statistiques quant au nombre élevé de joueurs renvoyés dans la mêlée dans un même match après avoir subi une commotion. Et l’un d’eux écrit au reste du groupe: « de façon très stricte, nous devrions garder ces statistiques juste entre nous et ne pas les faire circuler ».

Où t’en vas-tu avec ça, Gary?

Plus d'articles